Zbigniew Kruzynski · Pologne

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4. LITTÉRATURE ET EXIL

L’exil oblige a l’écriture

Littérature et exil: il existe deux approches apparemment contradictoires de ces deux notions. La première préconise qu’elles s’excluent. La littérature – et l’écrivain – privée de ses racines, de son entourage linguistique vivant et favorable, est condamnée à mourir. Paradoxalement, ceux qui soutiennent cette thèse la contredisent au même moment par leur œuvre. Tel Emil Cioran, Roumain à Paris, qui, dans son essai sur les inconvénients de l’exil, assigne une perspective mortelle aux poètes et aux prosateurs dépaysés, tout en devenant un des meilleurs stylistes en français moderne. Certes, un exemple impossible à suivre, mais un fait littéraire tangible. Tel Vladimir Nabokov, qui nous assure qu’en abandonnant sa langue russe qui lui offrait un spectre littéraire sans équivalent en anglais il se mutilait cruellement, passe pour être peut-être le plus grand romancier anglophone de notre temps. Cioran et Nabokov assurent que, dans leur langue d’origine, ils seraient bien meilleurs écrivains. Je n’en crois pas un mot. Qu’entendent-ils par «bien meilleurs»?
Une autre approche du couple de notions «littérature» et «exil» nous fait croire qu’elles sont synonymes: chaque écrivain digne de ce mot est un émigré. Émigré de la langue dans son fatras quotidien, des idées reçues qui tuent tout art, du public souvent médiocre – on écrit contre ses lecteurs et non pas pour eux. Ce sont, plus ou moins, les arguments que Witold Gombrowicz, un émigré de profession, avance dans sa polémique avec Cioran. L’émigration nous offre quelque chose de précieux pour un écrivain, s’enthousiasme-t-il, notamment une perspective du dehors, une distance, inhérente à chaque œuvre littéraire. Un écrivain trouve inéluctablement l’exil dans ses propres livres.
Vous souvenez-vous d’un échange d’opinions sur l’émigration littéraire entre Czeslaw Milosz, qui avait émigré dans les années 50, et Joseph Brodsky émigré plus récent, puisqu’il fut expulsé de l’Union Soviétique au début des années 70? Bienvenue en exil –écrivait Milosz– très bien, c’est maintenant qu’il se révélera si votre poésie vaut quelque chose, dans cette extrême solitude, dans les conditions défavorables, en dehors du milieu rassurant de votre propre langue.
Personnellement, j’étais terrifié par ce bras de fer annoncé. N’ont-ils pas confondu boxe et poésie? Faut-il être Marcel Proust pour avoir droit à un minimum de confort pour son écriture?
D’un autre côté, je découvrirai bientôt à titre personnel que l’exil en tant que tel peut produire, exiger et obliger à l’écriture. En décembre 1981, on a instauré en Pologne l’état de siège, alors que le communisme était, paraît-il, au stade terminal. On a interdit toute activité civique et mis en prison des dizaines de milliers d’ouvriers et d’universitaires, en nombre égal. Je fus condamné à trois ans et demi de réclusion et me retrouvai dans une cellule de quelques mètres carré. Aujourd’hui, mes collègues écrivains, qui partageaient le même sort, essaient de réduire cette expérience à une aventure quelque peu amusante. Je veux bien admettre que, pour quelqu’un qui de toute façon passe les journées à lire ou écrire enfermé dans son cabinet de travail, cela peut être vivable. Mais imaginez un chauffeur de poids lourd ou un ouvrier du chantier naval dans cet espace clos et accablant 23 heures sur 24. On devient facilement fou au bout d’une semaine.
Quant à moi, au bout de neuf mois – comme s’il s’agissait d’une grossesse – j’ai reçu une offre à ne pas rejeter: le restant de ma peine en prison ou bien le départ avec un passeport à sens unique, -le grand tampon rose le précisait bien-, valable pour franchir la frontière de Pologne une seule fois. L’exil est rarement une décision vraiment personnelle. C’est plutôt une sorte de non-décision, un de ces grands automatismes de notre vie, comme l’école ou la première communion chez les catholiques. Quelqu’un décide à notre place.
Certes, j’étais un exilé de luxe, à ne pas confondre avec les boat people. Je me promenais dans le quartier diplomatique de Varsovie parmi les ambassades comme dans un supermarché. Le monde entier s’ouvrait devant moi: le Canada? C’est trop loin, et tout le monde y parle français mieux que toi. La Suède? Oui, c’est une idée, un pays où la société est sécurisée, et en plus on peut regarder les choses depuis l’autre rive de la Mer Baltique, perspective intéressante.
L’émigration, même dans sa version de luxe, dans un pays où un appartement bien meublé avec des meubles d’Ikea, un réfrigérateur plein de provisions, un cours de langue et une offre de travail à l’université vous attendent, constitue malgré tout une expérience annihilante. On est réduit à zéro et c’est de zéro qu’il faut tout recommencer. Mais, comme dit Milosz, l’exil nous offre en même temps des yeux nouveaux: tout est différent et tout demande à être décrit. Les boîtes à lettres sont jaunes (et non pas rouges), les monnaies ont une couronne ou même trois, mais il y manque un aigle (un aigle couronné, c’est l’enseigne nationale de Pologne), les jeunes filles ont le ventre nu et une boucle d’oreille dans le nombril pour qu’il ne se dénoue pas.
Chaque prosateur rêve d’un livre où l’on peut très vite créer l’illusion d’une réalité complète et suffisamment attirante. Et, tout d’un coup, une telle réalité vous est offerte gratuitement. D’ailleurs, existe-t-il un meilleur moyen de reconstituer sa personne que l’écriture? En exil, il faut écrire, c’est une nécessité vitale et un moyen de se sauver. Dans mes dépressions scandinaves les plus dures, j’allais è la bibliothèque municipale. Je regardais dans les rayons sous la lettre K. Si mes livres, quelques centimètres parmi des centaines de mètres d’autres, étaient là, je m’assurais de mon existence. S’ils n’étaient pas là, tant mieux, quelqu’un les lisait. J’étais dans une situation où «à tous les tours l’on gagne» (J’étais gagnant à tous coups). Dans tous les cas, j’étais sauvé.
Avant de partir je ne pensais pas que je deviendrais un romancier, que j’y serais obligé. Je m’imaginais comme un chercheur, peut-être un critique littéraire; la littérature, d’accord, mais au deuxième degré, jamais au premier, jamais crue, in crudo. Mon rêve d’étudiant, c’était d’aller à Paris à un colloque universitaire pour faire une intervention parfaitement structuraliste (sur n’importe quoi) prononcée dans un français acceptable. Parler comme Roland Barthes, dans la même langue, c’était le rêve. Aujourd’hui, je comprends bien ce qu’une telle stratégie avait de débile. Si l’on voulait transmettre l’expérience de sa vie sans tricher, fournir un témoignage sur un pays quasiment totalitaire dans un pays libre, il fallait parler une langue tout à fait différente, je ne sais toujours pas laquelle, mais différente; imiter le langage d’autrui était une bêtise et un mensonge.
J’ai été élevé dans un pays d’oppression linguistique où l’on pouvait dire seulement certaines choses et cela dans une langue d’avance censurée. Mon livre de chevet était Lingua Tertii Imperii de Victor Klemperer, sur la langue nazi. À l’époque, il me semblait que la langue reste toujours révélatrice, qu’elle dévoile les vraies intentions du locuteur (souvent mauvaises), bon gré mal gré. Aujourd’hui, je suis plus sceptique. La langue dévoile et dissimule en même temps. Par sa nature et sa grammaire, elle est mensongère. On parle souvent, surtout dans les pays totalitaires, la langue de la haine. Malheureusement, il n’y a pas de grammaire de la haine (tout au plus, une intonation). Ni d’amour, d’ailleurs. Ici, nous nous servons de la même grammaire et d’un vocabulaire plus ou moins proche, même si nos expériences et nos messages diffèrent souvent dramatiquement.
Apparemment, commencer à écrire en exil dans mon cas pouvait sembler facile et naturel. Je viens d’un pays avec une grandiose tradition de littérature d’émigrés. Elle commence dès le XVIème siècle avec des poètes qui étudiaient en Italie et écrivaient aussi bien en latin qu’en polonais. Elle prend son essor à l’âge romantique: tout au long du XIXème siècle, la Pologne était disparue de la carte d’Europe, partagée entre la Russie, l’Allemagne et l’Autriche. Les plus grands écrivains fuyaient le pays pour lutter contre cet état de choses, depuis l’étranger. Et cela continuera jusqu’au XXe siècle avec une courte parenthèse entre les deux guerres. Mickiewicz, Norwid, Słowacki, Gombrowicz, Miłosz, Mrozek, la liste serait longue…
Il paraît que seule l’Irlande fait la même distinction littéraire entre le pays et l’émigration. Mais quant à eux, ils n’ont jamais dû émigrer linguistiquement.
Or, une telle noble tradition d’exil ne facilite pas du tout la chose. On voudrait volontiers éviter ce sillon. À l’école, à l’université on nous nourrissait à vomir de littérature d’engagement patriotique, j’y suis devenu allergique. Et je n’étais pas seul à vomir. C’est pourquoi les écrivains de la nouvelle vague d’émigration, celle d’après Solidarité, ont essayé de créer un autre courant, celui dont le personnage est plutôt transféré qu’exilé au sens propre du terme, un personnage déplacé, dépaysé dans un sens existentiel, mais pas forcément politique, un vagabond d’esprit, plutôt un voyageur à la quête de soi-même qu’un combattant de la cause commune.
Pendant ma formation, le lecteur que j’étais n’était intéressé que par des choses interdites. Ce qui avait passé la censure ne méritait pas d’être lu. «Il n’y a rien là-dedans, on peut imprimer», c’était la formule figée des censeurs. J’ai reçu une permission, à la Bibliothèque Nationale de Varsovie, pour lire les livres polonais publiés à Paris et Londres, dont la circulation était interdite dans mon pays. J’avais donc accès à l’enfer. Je me souviens de ma déception quand, dans ces romans et poèmes, je découvrais des choses qui auraient pu aussi facilement s’écrire dans une édition soumise à la censure. Je me sentais trompé, un peu comme quelqu’un qui achète un film pornographique et à la maison découvre que c’est un doux mélodrame. Je n’exigeais que du dur.
Lorsque j’ai reçu l’invitation à aller à Tunis, j’ai craint un peu ce noyau dur. Il y a une quinzaine d’années, j’ai participé à un colloque semblable au Musée d’Art Moderne à Stockholm. Le thème en était une expression typiquement anglaise: Talking to the wall. Le mur représentait bien sûr un obstacle à abattre: un mur de Berlin, un mur de Gaza. Mais curieusement j’ai dû constater que c’est aussi une figure de lecteur idéal: il est toujours là, attentif, on ne veut pas du tout qu’il disparaisse, on veut seulement qu’il ne bouge pas, qu’il suive notre histoire. Le mur est bon auditeur.
Par-là, je ne veux pas dire que le seul dessein de l’écrivain soit la description détaillée d’un coucher du soleil. Mais je veux dire – et prévenir – que l’engagement, souvent l’engagement kitsch, a dévasté une grande partie de la littérature européenne. Et puis, être logé et nourri dans un hôtel cinq étoiles, avec une série de dîners-galas, pour parler de l’exil, n’y a-t-il pas un peu d’hypocrisie là-dedans? L’anecdote survenue à Bernard-Henri Lévy à l’aéroport de Carthage, il y a quelques semaines, n’est pas non plus encourageante (même si l’on ne partage pas ses opinions). Tout cela me laisse perplexe. Mais j’ai déjà fait ma valise. J’y vais, malgré tout.

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