Walter Seitter · Autriche

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2. ENGAGEMENT POURQUOI FAIRE ?

Philosophie et engagement

J’avais pensé d’abord traiter mon thème «Philosophie et engagement» d’un point de vue historique, en parlant de quelques engagements politiques de certains philosophes autrichiens comme Otto Neurath ou Karl Popper ou bien des engagements pour l’émergence de la philosophie en Autriche –parce que c’était une particularité de mon pays que, jusqu’aux dernières décennies du XIXème siècle, aucun autrichien n’avait eu l’idée de devenir philosophe. Lorsqu’on avait un peu d’ambition, on devenait musicien, écrivain, acteur ou gastronome. Naturellement on devenait médecin. Exemple prestigieux, Sigmund Freud, qui suivit des études de médecine, bien qu’il n’eût jamais pensé soigner les petites grippes de telle madame ou de telle mademoiselle. Après ses études, il travailla dans la recherche physiologique, devint psychiatre et inventa une nouvelle discipline – la psychanalyse. Une non-philosophie volontaire mais tout à fait désireuse de faire concurrence aux présupposés et aux promesses des philosophes.
Dans les dernières décennies du XIXème siècle, la culture scientifique en Autriche avait enfin atteint un niveau disons normal –ainsi que la philosophie comme méta-discipline devenait possible et nécessaire. Mais la chose n’arrivait pas automatiquement et il fallait des efforts considérables pour que la philosophie pût s’enraciner dans un pays jusqu’alors a-philosophique. Ces efforts venaient de quelques étrangers, par exemple de professeurs de philosophie de passage à Vienne, comme Franz Brentano, Moritz Schlick, assassiné dans l’université même, Rudolf Carnap ou bien certains autrichiens, qui, comme physiciens ou comme néophytes, tentaient de se transformer en philosophes, ainsi le suicidaire Otto Weininger, le technicien Ludwig Wittgenstein ou Karl Popper, exilé comme beaucoup d’autres. Leur engagement pour la philosophie était porté par leurs engagements spécifiques dans la philosophie et souvent aussi par leurs engagements contre certaines options politiques.
C’était donc l’âge héroïque de la philosophie en Autriche. Une époque passée depuis presque 100 ans.
Moi je vis dans une époque qu’on appelle «post-héroïque» –bien que je ne sois pas sûr qu’on n’aura plus jamais besoin de héros.
S’il y a de ma part un engagement philosophique qui dépasse mes études et mes recherches, mon devenir philosophe, mes décisions et mes efforts pour ce que je tiens pour juste, c’est surtout mon activité pour introduire la pensée philosophique française dans l’espace germanophone. Cela a commencé en 1970, après l’année 1969-1970 que j’ai passé à Paris en suivant les cours de Raymond Aron, Jacques Lacan, Claude Lévi-Strauss, Michel Foucault.
Je commençais à traduire des livres de Foucault, d’abord la Naissance de la clinique –dans un certain sens son livre «viennois», parce qu’il avait fait une visite à Vienne dans les années 60 pour achever ce livre. Il n’était pas facile de trouver une maison d’édition pour ce livre mais finalement les éditions Hanser de Munich se montrèrent intéressées. Et bientôt elles publièrent d’autres petits livres foucaldiens –dont une anthologie faite par moi: De la subversion du savoir. Suivaient des traductions plus conséquentes: Naissance de la prison, Histoire de la sexualité. Je restai en contact personnel avec Michel Foucault jusqu’au début des années 1980. Visites à Paris, rencontres à Berlin, par exemple pour la fondation d’une série de publications –qui s’est réalisée effectivement mais seulement en langue allemande sous le nom Tumult.
Comme j’ai connu personnellement le philosophe français Michel Foucault et que, d’autre part, il joue un certain rôle dans la création du concept d’«engagement», j’insère ici une remarque sur ce thème.
Foucault critiquait le type traditionnel de l’«intellectuel engagé», celui qui se met à la place des autres, qui parle au nom des masses silencieuses et qui articule l’utopie qui pourrait libérer les pauvres gens. C’est l’intellectuel totalisant qui donne son savoir à ceux qui ne savent pas –et son propre savoir a la forme du savoir total justement parce qu’il sait très peu sur tout. Foucault propose l’«intellectuel spécifique», qui étudie un segment de la réalité sociale et qui voit qu’il y a des gens qui sont intrigués dans ce segment. Ce sont eux qui savent quels sont les problèmes et ce que leur milieu peut supporter: ils en font l’expérience. Et lui il porte un autre regard sur ces lieux. Lui aussi est un spécialiste de cette problématique et il propose une collaboration entre le savoir spécifique des gens et son propre savoir de spécialiste. Ce qui ne veut pas dire qu’il s’offre simplement comme expert-autocrate, car il remet en cause les structures dont l’effet est l’existence des experts (avec la distance à l’égard des gens).
Michel Foucault a trouvé ces formules au début des années soixante-dix, quand il a commencé ses propres engagements politiques autour des problèmes de la psychiatrie et de la prison. Mais son initiation à l’activité politique s’était accomplie déjà avant le mai 1968 parisien, dans une direction un peu différente. Il fut professeur à Tunis de 1966 jusqu’à 1968. En 1967, les événements du Proche-Orient déclenchaient des violentes agitations antisémites d’étudiants qui ne plaisaient point à Foucault. Les émeutes continuaient et visaient de plus en plus le régime du président Bourguiba, les répressions policières devenaient très dures. Foucault cherchait à intervenir pour les étudiants et il avait des difficultés avec l’administration tunisienne. Son contrat avec l’université de Tunis prit fin. Après coup, il reconnaissait que les étudiants tunisiens lui avaient révélé une expérience politique, une énergie morale, un acte d’existence –tout-à-fait différent du marxisme ou d’une théorie quelconque et incluant la possibilité d’un sacrifice absolu.
Dix ans plus tard, il a connu une expérience semblable en Iran et, abstraction faite de jugements difficiles sur des situations concrètes en pays étrangers, il a repris cette dimension dans son dernier moment de pensée sous le titre de «spiritualité» qui exige une transformation du sujet face à une vérité qui s’impose. Transformation qui peut prendre des apparences extrêmes –tellement qu’on pourrait parler de spiritualité sacrificielle. Foucault la décrit sous l’antique figure de la parrhesia. Fin de cette insertion.
Je reprends mon exposé sur mes engagements philosophiques. Dans Tumult, j’organisais de dossiers sur quelques intellectuels français comme le psychiatre et ethnographe Gaëtan Gatian de Clérambault, sur l’ethnologue indo-européen Georges Dumézil, sur le sociologue Jean Baudrillard, sur le philosophe Pierre Legendre. Je pris contact avec d’autres théoriciens comme Paul Virilio, Régis Debray. Je continuais à traduire et éditer de petits livres de Foucault, par exemple La peinture de Manet (sur laquelle il avait écrit en Tunisie).
À Aix-la-Chapelle, j’écrivais ma thèse d’État dans laquelle j’opposais au fameux «concept du politique» du juriste allemand Carl Schmitt une autre conception pour laquelle j’avais étudié dans les écrits de Foucault et de Lacan. Ainsi, l’anthropologie philosophique et le structuralisme français ont été mis en rapport pour la première fois. En 1981, j’ai envoyé mon manuscrit à M. Schmitt et il m’a répondu tout de suite: «Malheureusement je ne connais pas encore Lacan ….».
À Vienne je pu poursuivre mon engagement pour la réception en allemand des auteurs français avec une grande série de conférences de philosophes et de psychanalystes, avec des expositions sur Lacan, Virilio, Foucault. Autre auteur français de grande autorité: la peinture de Cézanne sur laquelle j’écrivais aussi et qui m’a donné le sous-titre d’un de mes livres: Philosophie des apparences. Je fis la connaissance de l’écrivain, philosophe et peintre Pierre Klossowski, traduisis son livre La Ressemblance, organisai une lecture micrologique de son livre La monnaie vivante, qui va donner un livre nouveau. Enfin j’ai traduit un texte poétique que je mets à côté de ma physique philosophique: La Table de Francis Ponge (2012).
Ma contribution à l’introduction de la pensée française moderne dure, tous comptes faits, depuis déjà 40 ans.
La lecture mentionnée de Klossowski eut lieu dans le Groupe Hermès, ainsi désigné parce que son nom indique une nouvelle direction géophilosophique, tournée vers la Grèce.
Le nom de la Grèce renvoie bien entendu à la patrie de la philosophie, à la région et à la langue dans lesquelles elle a été inventée. Ceci n’était pas nouveau, mais, au début des années 1990, je fis une nouvelle expérience en Italie: à Rimini, où j’avais cherché et trouvé une fresque de Piero della Francesca, je découvris une chose inattendue et surprenante: un philosophe grec du XVème siècle nommé Plethon, dont les ossement avaient été transférés de Mistra à Rimini par le Signore Sigismondo Malatesta. Un philosophe dont je n’avais jamais entendu parler –malgré mes études à Salzbourg et à Munich. Par son platonisme et avec sa restauration du polythéisme, il est le dernier philosophe antique. Par son nationalisme et son mépris de tout l’empire romain, il est le premier Grec moderne. Il m’a appris que la Grèce n’est pas seulement une antiquité honorable mais un pays dans notre voisinage contemporain. J’organisai un dossier sur ce philosophe très inconnu avec des savants allemands, français, grecs. Je tentai même de lire des livres néo-grecs sur cet auteur méso-grec.
Entretemps ma propre vie philosophique avait atteint le stade de Physique Philosophique. Celle-ci ne correspond pas exactement au Physicalisme du fameux Cercle de Vienne, ce groupe de philosophes auquel j’avais fait allusion au début. Elle correspond plutôt à la Physique d’Aristote ou à la Théorie des Couleurs de Goethe. Quoi qu’il en soit, mon travail philosophique entrait de plain-pied avec la philosophie antique et en même temps j’étais curieux de ce qui se passe aujourd’hui chez les Grecs.
En 2006 je fondai le Groupe Hermès où nous lisions La monnaie vivante de Klossowski et la Poétique d’Aristote. En 2008, première visite à Thessalonique et conférence sur la Poétique dans l’Université Aristote. En automne, participation à un congrès dans l’École Libre de Philosophie à Mistra où je donne une conférence sur le philhellénisme allemand et sur la découverte de Pléthon. Le lieu de ce congrès: juste au pied de la montagne où Pléthon vécut dans la résidence des despotes médiévaux. Dans les années qui suivent plusieurs visites à Thessalonique avec des congrès philosophiques et psychanalytiques.
Et en cette année je suis devenu un auteur grec. Mon livre Physique de l’existence. Éléments pour une philosophie des apparences (1997) a été traduit en Grec moderne (Thessalonique 2014). Il ne me surprendrait pas que des Grecs anciens, s’ils sont intelligents, puisent lire le Grec moderne. Ainsi Aristote pourrait lire Walter Seitter.
Mes deux «engagements» géo-philosophiques: celui qui va vers la France et celui qui va vers la Grèce –sont de nature différente. La France est une grande nation philosophique où l’on peut apprendre et prendre beaucoup. La Grèce est un petit pays et, en ce sens, une collègue directe de l’Autriche. Et la Tunisie –c’est quoi?

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