Serge Noël · Belgique

09 IMG_4221 Serge Noel

2. ENGAGEMENT POURQUOI FAIRE ?

Le monde habite ma chanson

Non je n’irai pas dormir
la nuit est une putain froide et belle comme le gel
trop de choses me hantent et j’ai besoin de manger le monde
fruit rouge dont coulent le sucre et l’amertume
le bonheur fantôme toujours présent dans les assemblées des homes
le bonheur comme un visage d’enfant noir au milieu des gravas
me hante et chante dans ma tête c’est un vent bleu de rêve
et les charniers de la colère et du mépris et le malheur
et ces vies usées à l’espoir infiniment repoussé
je n’irai pas m’enfoncer dans les brouillards de l’oubli
il est des blessures qui ne guérissent pas
quand l’espoir ombre de cristal se réveille dans des petits matins glacés
orages feu foules sur les routes encombrées du bagage de la misère
vieillards perclus de maladies de solitude et de crasse
enfants dans les ruines et la poussière des défaites
je n’irai pas vendre mon âme à la nuit
je veillerai sentinelle debout dans le cœur des villes détruites
à la naissance du rêve
là où commence le délire d’être homme
et mes chansons emporteront dans le vent noir la farouche beauté des femmes
qui dénouent leurs cheveux de nuée de travail et de force
mes chansons parleront de ces pays où la guerre disperse les regrets
où les enfants se cachent pour rêver
où la guerre broie  les écoles et les jeux des enfants
pays noirs pays bleus oubliés des gens repus
de quoi voulez-vous que mes chansons parlent
sinon de l’amour âpre que mon cœur éprouve pour le monde
dans le crépuscule amer d’un jour ordinaire
le crépuscule de sang et d’ombre où dansent les soupirs
le poète ne parle que de ce qu’il connaît
et de ce qui le hante ainsi qu’un obsédant désir
je suis un homme et je sais ce que sont la folie et l’amour
j’ai enduré des tristesses de charbon gris je suis né dans le sang
j’ai aimé sans l’être de retour et j’ai chanté comme un chien blessé
j’ai connu des plaisirs j’ai vu des pays habités par la joie un soir
et le lendemain tout pantelants de chagrin
j’ai mangé à ma faim j’ai eu un toit sous lequel m’endormir de temps en temps
je me suis couché comme un fleuve en hiver
sur les trottoirs des villes où j’ai promené ma langueur
il y avait des hommes affalés qui cherchaient le sommeil
j’ai grandi parmi les rires et j’ai pleuré pour de grandes et de petites douleurs
j’ai ri comme on s’adresse à un mort
j’ai connu la jeunesse et j’ai bu ma ration d’illusions et de vin
j’étais beau je couchais comme un fleuve au printemps
dans le soleil j’ai dansé silhouette de feu et de sang
sous les étoiles j’ai divagué affamé de lointains horizons et de flammes proches
aujourd’hui vient le temps des médicaments et des froidures
il ne me reste qu’un bilan plus ou moins clair et le décompte des années immobiles
il ne me reste qu’à vieillir aussi vite que j’ai vécu
avec la mort pour aveu
j’aurai été une vie parmi des millions d’autres un peu rude un peu douce
mais dévoré à tout instant par l’amour d’être vivant
je n’aurai pas connu la faim je n’aurai pas connu la guerre
sinon par les souvenirs de ma mère
de ma mère qui était belle comme un matin à la fenêtre
de ma vieille mère qui danse encore pour faire passer le temps
de ma mère au seuil du vide qui rit et danse comme au bal des années
je n’aurai connu la guerre que par les ouï-dire les racontars les journaux
et les confidences de quelques frères rencontrés au hasard des combats
j’aurai rêvé d’un monde moins carnassier moins solitaire moins absurde
rêvé rêvé d’un monde plus doux
comme un champs de coquelicots au plus chaud de l’été
quand l’air tremble sur les routes et que les insectes grésillent
quand les blés penchent et mûrs sont lourds de soleil et de pain
quand les ruisseaux fredonnent et frais transportent les rires et les grenouilles vertes
je garde ce souvenir de la campagne jaune au cœur de mon enfance
et je chante un été de poussière et de vent
je chante mon rêve d’un monde où l’homme construit sa maison dans la paix
où la femme porte l’eau du bel espoir
où l’enfant joue à des marelles de matins clairs
mes pauvres mots mon pauvre chant
sont les fruits légers de mon sang le battement précipité de mon sang
à ma tempe de verre
certains de mes frères l’entendent battre sourdement
ils me racontent leurs histoires de pain noir et de guerre
comment ils ont battu la mort à la course à travers les frontières
comment d’Afrique ils sont venus rêver les mêmes rêves que moi
comment leur tête certains jours semble éclater sous le coup de l’angoisse
et des questions
les voilà qui se noient au large des plages blanches où scintille le corps des estivants
fuyant le meurtre la nudité des plaies
fuyant l’obscénité de l’injustice les cris de haine la honte de la misère
fuyant une vie obstruée pesante mur de fer et de silence
attirés par la lumière des villes comme des papillons de nuit
perdus dans les rues où les passants sont aveugles et sourds
seuls dans des foules d’hommes et de femmes fermés à double tour
confrontés au mystère des lois et des règles froides des Etats
en bute à la colère rentrée à la peur du jour qui vient au flic métallique des égoïsmes pâles
je suis blessé à l’endroit de mes frères
je porte en moi leurs nuits blanches d’inquiétudes
je porte en moi leur enfance dans les cailloux des chemins
je suis un homme je suis de la même chair que le malheur
je suis du même sang que les enfants qui courent derrière la balle dans les ruelles du bidonville
je n’irai pas dormir je n’ai pas sommeil je ne rêve plus
j’ai passé l’âge des songes et des étoiles
j’ai appris à vivre les yeux ouverts le cœur penché à côté de mes frères
j’ai appris à chanter petit à petit comme pousse l’arbre ses branches dans l’air noir du temps
j’ai appris la douleur des déserts et des foules
j’ai grandi dans la musique des hommes leurs mots de jonquille et leurs mots de boue
j’ai vieilli je suis entré dans le temps des aveux
devant le miroir incandescent de ma vie
où mon visage est une grimace un vol d’oiseaux secs dans la nuit
mais on n’oublie jamais les étoiles et les rêves
on ne se guérit pas d’espérer et de croire
le monde qui nous pétrit n’est jamais rassasié de combats
même s’il nous faut aussi apprendre à vivre parmi les gens que rien n’intéresse sinon la satisfaction de leurs appétits de leurs frêles envies
qui ne connaissent du monde que le mur de leur vie réduite à des riens
pour qui il ne s’agit que de durer de se reproduire d’accumuler des objets de dévorer le temps
yeux sans regard bouches sans cris mort sans couleur
vies sans vie
mains sans mains à serrer mains vides juste propres à agripper
comptables petits de jours sans fin qui s’écroulent dans le sommeil d’un puits
leur sang a beau être rouge comme le mien quand il coule il est blanc
quand il bat il est muet
quand ils dansent c’est dans l’enfer des autres
quand ils partent en vacances c’est au milieu de leur misère
je ne dormirai pas la nuit est peuplée d’ombres qui durent
je chanterai plutôt
le seul chant que je sais faire celui du monde qui me construit qui m’habite dont je rêve que je vis
le monde plein d’hommes penchés sur des charrues retournant la terre
plein d’hommes simples dans des usines où se fabriquent les cauchemars
le monde plein de femmes hautes dont les bras ronds embrassent les villages
et de villes où se perdent les enfants à demi nus
le monde plein de gnous par millions qui traversent les fleuves
et d’éléphants songeurs ivres de fruits mûrs
le monde plein de travailleurs qui chaque jour créent la richesse et s’appauvrissent
et rêvent de justice et descendent dans les rues
et chantent avec moi les carmagnoles les Internationales qui secouent le sommeil des gens repus
le monde plein de favelas dévastées où se joue l’avenir
où les filles aux épaules de buée dansent dans la poussière et donnent le jour aux enfants du futur
le monde plein des musiques et des corps noirs de la vie
les Afriques qui bouillonnent et croissent dans la boue et l’or
les Amériques où s’affrontent les puissants et les peuples
où les guitares accompagnent les foules
et les Asies en fête où les syndicats clandestins fomentent des troubles
les dragons du printemps rouges et dorés crachent des feux d’espoir
les vieilles Europes qui volent le pain des autres et repoussent leurs affamés
le monde plein d’hommes et de femmes blancs comme des nénuphars
qui lentement vivent et meurent sans se souvenir de rien
de femmes noires et luisantes comme des tulipes
d’enfants de toutes les couleurs qui courent et s’accroupissent sur la terre jaune des courées
le monde cerclé de frontières et de flics
plein d’hommes errants et d’exil
plein d’abattoirs et de couvées
plein de cauchemars et de rêves
le monde entier comme il va claudiquant gonflé d’espoir et perclus de misère
le monde comme il est tout entier reposant dans mon cœur
brûlant et sec
inquiet humide et sous le ciel nocturne
à l’aune des étoiles qui dansent et tremblent escarbilles de diamants
le monde sans dieu
nu et affamé
le monde couvert d’ordure bouffé par les carbures
dont les eaux remuent des odeurs de pourriture et d’acide
le monde affreux et beau tendre et cruel obscur et lumineux
je ne dormirai pas le monde est tapi dans ma chambre
et me regarde de ses yeux humains remplis de colère et de folie
comment dormir alors qu’ il me reste si peu de temps à vivre à rêver à danser
j’ai soif d’entendre encore les chants venus du tréfonds des détresses
les jazz et les rumbas les tangos déjantés les guitares manouches et les violons juifs
fleurs vénéneuses et soûlantes
de quoi parlent les chants du peuple ils parlent d’amour et de courage
ils parlent de tristesse et de vin blanc
ils parlent d’ivresse et de sang

*

aujourd’hui comme hier il est urgent de chanter pour le peuple
pour les peuples de mitrons de charbonniers de zingueurs et d’errants
il est urgent que le chant se mobilise et parle de la vie sans fards
urgent de sortir de sa propre prison et d’ouvrir son chant sur le monde
urgent de faire le lien entre soi et le monde dans un chant retrouvé
des fascistes entonnent un refrain fait de peur et de haine
ils attisent les égoïsmes et les détresses ils saoulent les solitudes
ils parlent de nation mais ils veulent dire tribu
ils parlent des Juifs comme on le faisait en ‘38
ils parlent des Noirs et on entend une musique raide régler la marche à pied
ils parlent des Arabes et la trique s’abat encore sur les nuques
ils parlent des Chinois il ne manque que les expéditions punitives
ils parlent des Blancs comme d’un enfant un peu trop gros un peu trop triste
mais ils ne parlent pas des riches qui dans leur propre clan confisquent le pain et les rêves
ils ne parlent pas des pauvres partout en tout lieu dans toutes les hordes
qui triment et crèvent sous le joug et perdent leur âme en même temps que leur vie
aujourd’hui les sirènes fascistes enjôlent les oreilles des petits des perdants
il faut leur chanter un chant fort fait de justice d’espoir et de fraternité
il faut leur chanter l’orage humain la marée montante des combats
l’Indien se lève et vote pour un président de gauche
pour un Indien qui chante dans la langue des hommes
ne vous trompez pas le chant porte toujours en lui la naissance d’un monde
ou sa mort

*

il était tôt ce matin quand j’ai quitté la maison
les rues étaient noires des gens passaient comme des ombres sans corps
ils allaient vers leur journée seuls et courbés hâtant le pas
les camions poubelle faisaient un boucan de tous les diables
et quelques chats étiques rasaient les façades encore endormies
les enfants appelaient leur mère dans leur sommeil troublé
la lune encore étirait sa pâleur de songe dans un ciel presque clair
et les nuages venaient de loin annonçant des orages et des pluies
je n’avais pas dormi j’avais écouté le chant des hommes qui gronde en moi
le chant des maraîchers des sidérurgistes des secrétaires le chant des paysans
sans terre des exilés sur les routes
le chant des petites mains des enfants sans école des ouvriers sans travail
le chant des gens qui chaque matin se lèvent pour aller travailler ou qui ne se lèvent plus l’espoir les ayant délaissés
le chant d’amour des adolescents de partout qui ont besoin de liberté de fantaisie de joie
le chant des pédés d’Iran et du Cameroun qui risquent la mort et la chicotte
parce que leur amour n’est pas béni
le chant des femmes qui ramassent le riz qui se courbent se relèvent et portent les enfants
je n’avais pas dormi j’avais chanté mon amour
ma quête effrénée de reconnaissance et d’amour
j’avais chanté mon chant de révolte et mon cri
j’étais comme un jeune chien affolé un jeune arbre ployant dans la tempête
je ne savais comment dire ce feu qui me consume
comment choisir les mots pour peindre ce brasier
comment organiser ce flux qui m’envahit me bouscule comme une houle
j’ai laissé monter en moi le chant du monde
j’ai laissé monter la marée des images des visages des contrées
la vieille colère qui m’affole depuis que je suis enfant
et les mots sont venus comme dans une rengaine fredonnée à la sauvette
dans une rue sous une fenêtre ouverte où passe la chanson
ils se sont imposés comme une mémoire de musique
comme une musique qui ne me quitte pas
je les ai suivis j’ai chanté encore et encore ma chanson d’hommes et de monde
j’ai écouté leurs chants ailés bousculés pleins de chair et d’os
dans mon casque pour ne pas réveiller mon compagnon qui dormait en haut
dont le sommeil aussi me berce parfois
cela parlait d’enfance des petites choses du jour cela disait l’amour affamé le désordre des cœurs et la couleur des corps
je me suis contenté de transcrire comme j’ai pu ces chants de douleur et d’espoir
c’est tout ce que je sais tout ce que je connais c’est l’air que je respire le sang qui vibre en moi

*

le ciel était gris perle ce matin
on devinait encore des traces de soleil dans les replis du vent
sur la route à travers la ville je marchais
et dans mes pas j’entendais les pas des passants
progressivement le rideau des nuages s’est écarté
il y avait des traces de soleil dans les hauteurs du ciel
ce serait une belle journée d’automne où les grands arbres des avenues pleureraient leurs verts printemps
une belle journée pendant laquelle de paisibles vieillards joueraient aux cartes
et contempleraient leur jeunesse à travers les vitres fermées de la chambre
une journée d’automne rousse et bleue pleine de frissons et de murmures
les balayeurs tranquilles ramasseraient les feuilles mortes
les gens iraient au boulot tirer leur temps avant de retrouver leurs enfants
qui auraient joué dans la cours de récré entre les leçons bien apprises
une belle journée vraiment
pendant laquelle des bombes tomberont
des femmes mourront dans les couches faute de soins
des enfants s’éparpilleront au milieu des tirs
des femmes mourront excisées perdant leur sang
des condamnés à mort compteront leurs minutes de répit
des jeunes gens sans avenir se bourreront la gueule seuls dans leur cave
des mers seront recouvertes de bitume et de plastique
des forêts perdront des hectares et des hectares pour des friches désolées
des fleuves charrieront les excréments nauséabonds d’usines sauvages
des migrants perdront la tête à force de frapper du front les murs qui les encerclent
d’autres feront naufrage au large de l’Italie au large des gens repus
des homosexuels confondus  seront lapidés sous les huées des gens bénis
des malades pourriront dans des hôpitaux délabrés
des maisons seront emportées par les vents furieux
et parmi elles les maisons des pauvres qui erreront entre les tentes de fortune pendant des années
des travailleurs apprendront à la radio qu’ils ont perdu leur emploi
qu’ils sont devenus un gibier pour les fonctionnaires du chômage
ce sera une belle journée pleine de feu et de larmes
une journée où les enfants apprendront à s’aimer au bord d’un ruisseau
près des collines de schiste au fond des bois
une journée marquée par la naissance d’un bébé noir riant et rond
quelque part dans un bled où règne encore la paix
des familles se rendront à la plage à Gaza la guerre finie
pour un moment
les rues respireront le silence et l’air bleu
en attendant les coups de marteau de la reconstruction
les amis attablés à la terrasse d’un café parleront politique et amour
ils boiront de grands verres de douceur
une belle journée pour le monde
une journée où j’aurai chanté une fois encore mon chant humain
avec la gravité d’un moine et la légèreté du vent
qui fait frissonner les hautes herbes où se cache la biche
jazz rumbas tangos guitares manouches violons juifs
les voix s’entremêlent et donnent au chant sa couleur d’éternité
j’aurai chanté par ce beau jour d’automne
un soleil pâle inondant les maisons
dans lesquelles dorment les gens et rêvent aux jours meilleurs

Bruxelles, le 2 octobre 2014