Razan Naim al-Maghrabi · Libye

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3. ENGAGEMENT ET CENSURE

Identité en temps de guerre

Le jour où j’ai reçu l’invitation à participer à cette rencontre, dans laquelle on me demandait de communiquer l’adresse de ma résidence pour pouvoir m’envoyer le billet d’avion et me réserver une chambre d’hôtel, ma réponse a été évidemment que je résidais ici à Tunis.
Aujourd’hui, c’est pour moi l’occasion propice de parler, en toute simplicité et sans complication, de la signification de l’exil, surtout lorsqu’il nous est imposé en tant qu’écrivains et porteurs d’opinions et de positions politiques, et que nous sommes victimes de déportation, de persécution et de menaces de mort. La Libye vit en ce moment des jours extrêmement difficiles. La guerre bat son plein sous toutes ses formes dans les rues et les camps, entre des milices extrémistes et un courant civil dirigé par les restes de l’ancienne armée régulière qui s’était séparée de Mouammar Kadhafi.
Lorsqu’il y a des conflits et des guerres civiles, je me rends compte qu’il existe une corrélation plus claire entre l’identité et l’exil qu’auparavant. C’est cela qui me vient à l’esprit en ce moment. J’ai vécu, ces quatre dernières années, toutes les formes de violence armée.
Dans mon pays, je pensais au changement qui s’est produit après ce que l’on a appelé révolution, et je pense que la question de l’identité est devenue une question pressante. Dans cette Libye au vaste territoire, nous vivons en tant qu’individus et tribus et, j’ose même dire, ethnies, et notre pays n’a pas connu de frontières nettes jusqu’à l’arrivée de l’Italie et l’occupation par elle de notre pays, lorsque les pays d’Afrique du nord ont été divisés et que des frontières politiques et géographiques leur ont été imposées.
Certaines données politiques, sur lesquelles je ne m’attarderai pas, montrent que nous disposons d’autres langues que la langue arabe: l’amazigh, la langue des Toubous, la langue des Touaregs, ce qui à soi seul montre que nous avons besoin d’une homogénéisation garantie par l’État et la loi.
Dans un État où, par suite de la chute du régime unique despotique qui procédait aux arrestations et aux enlèvements et qui réprimait les libertés, il n’existe pas d’institutions véritables, nous nous trouvons en présence de plusieurs partis qui cherchent à imposer leur domination par les mêmes méthodes anciennes, voire pires. Il n’y a plus de tribunaux ou de lieux d’emprisonnement légaux pour ceux qui écrivent contre tel ou tel groupe; n’existent pas non plus les centres de sécurité intérieure ou extérieure qui avaient l’habitude de mener des enquêtes à notre sujet lorsqu’un article était publié par un auteur et où il était fait référence aux concepts de liberté et de démocratie. Nous avons maintenant des prisons illégales, des groupes armés qui procèdent à des liquidations physiques selon leur humeur, sous prétexte de liberté et de démocratie.
La situation est plus qu’effrayante, et l’écrivain essaie de reformuler ses positions. L’intellectuel, en Libye, doit s’aligner sur les positions humanistes et les défendre. Il ne peut s’écarter de ce projet. Dans le passé, nous portions des accusations contre certains, traités d’intellectuels du pouvoir, qui appuyaient les positions autoritaristes et écrivaient des articles de soutien au régime dont ils défendaient la légitimité à contrôler le pays et les populations. Mais aujourd’hui nous devons parler avec plus de liberté. Nous avons pu le faire pendant un court laps de temps jusqu’à ce que les militaires et les extrémistes aient pu asseoir leur domination partout.
Au cours des derniers mois, nous avons atteint un point de non-retour, et sommes en présence d’une véritable confrontation effroyable. Nous sommes face à nos destins, soit la mort, soit l’exil!!! D’un seul coup, la plupart des écrivains, des gens des médias et des journalistes activistes, porteurs d’opinion, se sont retrouvés en dehors du pays, en exil, nous rappelant la décennie noire qu’a connue l’Algérie ainsi que la situation en Irak.
De par sa nature, l’intellectuel fait spontanément partie du courant civil qui revendique l’État de droit, une armée, une police, une constitution, la paix et les libertés, alors que les milices, elles, se saisissent progressivement du pouvoir tout en recevant des financements de sources internes et des appuis extérieurs de la part de pays de la région en vue de promouvoir leur agenda sous la forme d’un pouvoir théocratique.
J’étais parmi les premiers à être affectés, personnellement et dans ma famille, en raison de mes activités et de mes écrits critiques à l’égard des courants islamistes et à leur tête le Mufti. Je les ai qualifiés de milices armées à un moment où très peu de gens osaient les qualifier ainsi; ils étaient plutôt traités de «révolutionnaires». J’ai écrit des articles contre les fatwas prononcées par Cheikh Sadeq Al-Ghariani qui sont un défi et vont à l’encontre de la liberté de la femme; j’ai également écrit un article contre la décision N° 7 relative à l’invasion de la ville de Bani Oualid et mené des actions de secours au profit de la ville. Ensuite, j’ai lancé une initiative pour organiser une campagne de secours qui s’est répandue et a rencontré un large écho, campagne que j’ai appelée «Faites le don du prix d’un café aux personnes déplacées de Taouergha».
Après chaque article, activité ou évènement, je recevais des menaces de mort et des insultes. Parfois, j’apparaissais sur des chaînes satellitaires pour parler des viols; ma dernière apparition remonte à la journée de la presse à Beyrouth, pendant mon voyage retour en Libye, qui s’est arrêté à Amman en raison de l’enlèvement de l’Ambassadeur jordanien. J’ai écrit un article pour couvrir l’évènement mais, dès que je suis arrivée en Libye, j’ai été obligée de me cacher dans ma maison; lorsque je devais sortir, je me déguisais en portant une djellaba noire et me couvrait la tête. Mes sorties étaient limitées, pour aller à la banque ou pour effectuer les procédures de demande de passeports pour moi et mes enfants. Je savais que les circonstances étaient dures et que je serais tôt ou tard obligée de quitter le pays.
De ma vie, je n’oublierai le jour de l’assassinat de l’amie Saloua Bouk’ikis. Je communiquais avec elle sur Facebook et, au tout dernier moment, je lui ai écrit pour lui promettre que je sortirais manifester le lendemain devant le tribunal. Quelques minutes après, j’ai appris la nouvelle de son assassinat. Je me rappelle que je me suis levée et que j’ai commencé à crier chez moi, à crier et pleurer. J’étais totalement effondrée et je répétais: j’ai peur, oui j’ai peur, très peur. J’ai ensuite fermé mon compte personnel sur le réseau social… Mes enfants regardaient mon visage où se lisait la terreur, je ne pouvais pas mener une conversation logique ou rationnelle avec qui que ce soit, je pleurais et j’ai aperçu ma fille adolescente se diriger vers sa chambre pour préparer les valises.
Ma peur était justifiée car les milices armées avaient enlevé mon fils un jour après mon apparition sur la chaîne de télévision Al-Hurra. Des individus armés à bord de deux voitures l’ont menacé avec des armes, se sont emparé de sa voiture et l’ont conduit au sinistre lieu de détention Ma’itika, sous le prétexte qu’il disposait d’un appareil de photographie, qu’il s’était rendu sur la corniche et qu’il prenait des photos. Ensuite des connaissances sont intervenues et des contacts ont été menés par téléphone avec d’autres factions armées, mais elles ont obtenu toutes ses données personnelles et l’ont menacé de mort si jamais il informait des organisations de son arrestation.
Deux jours après, un membre des milices chargé de surveiller l’entrée de l’université a exercé un harcèlement sexuel à l’égard de ma fille, qui s’est vue même privée de liberté, elle et son camarade, et accusée d’être en compagnie d’un jeune étranger. Elle et son camarade auraient été emmenés dans une des prisons si elle n’avait pu téléphoner rapidement et m’en informer, ce qui m’a permis d’agir et d’écrire sur ma page, d’appeler mes camarades de la presse à la rescousse. Une intervention immédiate a pu effectivement être menée et ma fille a été relâchée et a pu rentrer à la maison. Sans entrer dans trop de détails, nous avons reçu des menaces de mort en raison de la publicité faite autour de son histoire, ce qui nous a conduits à disparaître totalement et à ne pas sortir de chez nous; nous sommes ainsi devenus des exilées dans notre petite maison trois mois durant.
J’ai écrit un jour que la mer n’est qu’à une centaine de mètres de chez moi mais que je ne pouvais pas la voir. C’est pour cela que je montais sur la terrasse de mon immeuble pour respirer l’air de la mer et l’observer de loin. Je me souviens de la peur que je ressentais chaque fois que j’entendais des coups à la porte de notre maison. Je me disais qu’à tout moment il allait y avoir une irruption chez moi, alors que j’attendais qu’on me remette mon passeport qui est resté dans le bâtiment du service des passeports fermé par les habitants, en raison de l’enlèvement d’un des cheikhs de la part de ces milices qui l’accusaient d’être un infidèle; il est d’ailleurs toujours détenu. Cela s’est passé au début du mois de Ramadan. Une semaine plus tard, l’aéroport brûlait sous un déluge de feu provoqué par des roquettes; je me trouvais dans la cuisine en train de préparer le repas pour la rupture du jeûne. Je ne pouvais plus me retenir et je me suis mise à crier et à pleurer. J’étais totalement effondrée, car je me sentais dans une véritable prison, des menaces me guettaient de l’autre côté de la porte, alors que je ne disposais pas de passeport, que l’aéroport était en train de brûler et que nous ne pouvions pas sortir en raison des actes d’enlèvement qui se multipliaient dans les rues de la capitale et l’insécurité grandissante.
J’ai passé plusieurs mois d’emprisonnement volontaire dans ma maison, à combattre le sentiment de frustration et à éviter de tomber dans le piège de la dépression et de la tristesse. Je rêvais d’une patrie plus sûre et d’une petite maison à l’extrême nord du globe terrestre, à publier de belles photos de cimes enneigées et de rivières coulant doucement. Je m’accrochais aux rêves et à l’espoir pour résister et rester debout jusqu’à ce que j’aie pu obtenir mon passeport grâce à un agent du pouvoir qui vivait à proximité du service des passeports et qui a pu, au cours d’une de ces nuits, ouvrir les cadenas à un fonctionnaire qui y travaille et qui a réussi à retirer et me remettre mon passeport au cours d’une nuit enflammée par toutes sortes d’armes à feu en plusieurs endroits de la capitale Tripoli, vers la fin du mois de Ramadan.
J’ai porté mes valises sous le feu nourri des roquettes et des mortiers et j’ai réussi à sortir en sécurité en moins d’une heure. Ce fut un voyage marqué par la peur, dans la solitude des routes et face à d’inimaginables dangers. Je me suis tout d’un coup retrouvée exilée de l’autre côté des frontières, j’ai été arrachée malgré moi à mon pays. Après avoir passé le barrage de la police libyenne, j’ai dû attendre des heures avant que la barrière de la frontière tunisienne ne s’ouvre. Je me suis alors dit: si les frontières restent fermées, je vais dormir ici sur le sol pendant un mois et attendre.
Au cours de ces mois, j’ai essayé de retrouver mes esprits, alors que des questions sur la patrie et l’appartenance me taraudaient. J’étais à Tripoli et, pendant trois mois, je n’ai pas pu dormir la nuit. Je m’endors dans la journée durant quelques heures entrecoupées et marquées par des cauchemars effroyables, puis je me réveille à la faveur du bruit des armes dont j’ai commencé à apprendre à distinguer la nature et le type. Aujourd’hui, j’ai pu retrouver un peu le sommeil mais je bute toujours sur les questions posées par un avenir incertain.
L’écriture en exil est un luxe que je n’ai exercé que sous la forme de textes courts et parfois prématurés. Ce qui est drôle, c’est que le premier livre que j’aie publié, il y a quinze ans, était intitulé Nudité dans l’exil, que le premier roman que j’ai écrit, était intitulé Émigration pendant la grossesse, et que le dernier roman publié est Les femmes du vent qui parle de l’émigration illégale et dans lequel je conclus par une expression où je décris les conditions dans lesquelles des émigrés sont arrivés sur la plage de Lampedusa en Italie, par la voix de l’héroïne qui disait:

«Je m’interroge à haute voix: Pourquoi se taisent-ils? Pourquoi ont-ils honte d’appartenir à leur patrie?
S’ils sont capables de répéter leur tentative d’émigration après son échec, malgré la mort, pourquoi ne mènent-ils pas de nouvelles expériences sur le sol de leur pays si ce dernier les a laissés tomber une fois?
Pourquoi la patrie ne mérite-t-elle pas que l’on essaie avec elle plusieurs fois? La fuite est-elle plus aisée que la confrontation, ou est-ce que la vanité européenne est moins cruelle?»

J’ai lu de nombreuses expériences à propos des livres sur l’exil et je pense que l’exil et l’écriture reflètent la problématique liberté/autorité. Ici, il est nécessaire de revenir à la production de la littérature libyenne, car nous avions des collègues qui ont été obligés de quitter la Libye au temps de l’ancien régime, c’étaient des journalistes, mais ils n’ont pas traduit leur expérience sous la forme de romans durant leur période d’exil. Lorsque le régime a changé, cette forme de biographie s’est trouvée libérée, mais il s’agit beaucoup plus d’œuvres biographiques que d’œuvres romanesques artistiques. Elles sont parues presque en même temps et traitent de la même période et du même gouvernant, des mêmes conditions de vie dans les pays d’exil ou d’asile. J’en conclus que, pour la littérature libyenne, l’écriture et l’exil n’existent pas mais, avec l’émigration forcée qui s’est produite, l’avenir va être plein de nouvelles souffrances et d’une reformulation des identités, car l’exil est un lieu propice à la production d’une écriture différente et de visions qui n’étaient pas à l’ordre du jour dans le passé.

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