Préface · Laura Baeza

Littérature et Engagement

A l’issue de deux jours d’intenses discussions à Tunis, c’est au cœur de la Tunisie, dans la vieille ville de Kairouan, aux murs et aux minarets tout aussi chargés d’histoire, et où l’ombre du poète Abou Ishak Al Housri veille depuis bientôt mille ans sur les Fleurs de la Littérature (Zahr al-Adab), que s’est achevée en novembre 2014 la deuxième rencontre euromaghrébine d’écrivains, sur le thème «Littérature et engagement».
Poètes, philosophes, essayistes, romanciers, auteurs se sont retrouvés pendant trois journées, au cours desquelles les regards et les cultures se sont croisés, rencontrés, mélangés. Que d’échanges riches et passionnants!
J’ai souhaité par cet ouvrage offrir la teneur de ces débats aux lecteurs, afin d’éviter qu’une fois l’événement terminé, il ne reste de ce beau moment qu’un souvenir évanescent dans nos mémoires. La littérature étant comme la politique, l’art de jouer avec les mots et de manier les concepts, du mariage des uns avec les autres résulte un équilibre toujours instable, aux fruits tantôt splendides, tantôt inquiétants, mais toujours fascinants.
Que nous disent, au juste, ces vingt-huit écrivains? Que retenir de leurs belles réflexions sur les relations dangereuses, forcément dangereuses, entre la littérature et l’engagement? Que nous ont-ils enseigné?
Comme vous le découvrirez au fil des pages, si certaines réflexions et témoignages déclinent, quoique de façon originale, des questions que les penseurs et auteurs du monde ancien se posaient déjà, le mélange euromaghrébin est détonnant de créativité, d’inventivité et de vie, et apporte un regard singulièrement neuf, à la manière d’un Printemps arabe tunisien.
Que dire du rapport entre écriture et pouvoir? La question est ancienne, et largement débattue, mais les participants à cette deuxième rencontre euromaghrébine d’écrivains ont réussi à porter plus loin encore la discussion, en menant cette réflexion à la lumière de l’actualité.
Ainsi, lorsque José Rodrigues dos Santos nous rappelle que «les bourreaux aiment travailler dans l’ombre», ne fait-il pas écho à l’accusation portée par Sébastien Castellion contre Jean Calvin à l’issue du procès de son adversaire Michel Servet: «Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. (…) On ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle»? Plus proche de nous, l’actualité nous rappelle malheureusement que le combat pour la liberté d’expression et contre le fanatisme n’est jamais achevé.
Plus précisément, la dialectique du livre et de l’engagement mérite que l’on s’y arrête: les grandes idéologies et courants de pensée sont des textes écrits qui ont l’ambition de dire leur vérité sur l’être humain et d’apporter des réponses aux questions existentielles qu’il se pose. Cependant, ces textes philosophiques sont utilisés, parfois, comme prétexte d’une intolérance qui va précisément à rebours de l’idéal qu’ils visent.
Autre sujet abordé, celui du rôle de l’écrivain en tant que témoin de la violence d’Etat et de l’injustice, parfois au prix de sa vie. En rendant hommage à Anna Politokovskaïa, Carles Torner, Directeur du PEN International, nous décrit les pressions faites par la police d’Etat sur cette journaliste qui a payé de son sang son engagement au service de la vérité. Anna Politokovskaïa inscrivait son action dans la lignée des grands auteurs russes, et de Tolstoï en particulier. En rappelant qu’elle avait subi, tout comme Dostoïevski, un simulacre d’exécution, Carles Torner souligne la permanence des méthodes de la police politique tout en mettant en relief l’abîme qui sépare les êtres: le mur invisible entre Anna et ses tortionnaires, c’est le livre.
Si l’oppression peut être politique, comme le rappellent certains des écrivains européens invités à la rencontre, la coercition qui s’exerce sur l’écrivain peut également être sociétale, comme l’indiquent, plus ou moins à demi-mot, la plupart des auteurs maghrébins ayant participé à l’exercice.
Souvent, ce qui est dénoncé, c’est bien la difficulté des sociétés à s’ouvrir aux autres et à la différence, reflet de notre incapacité à transformer nos cœurs de pierre en cœurs de chair. Parfois, l’auteur s’interroge sur l’impact négatif que l’engagement peut avoir sur la qualité littéraire des écrits, car il conditionne fortement la perception du réel.
Mais aussi, l’écrivain engagé porte témoignage de son époque, sur lequel il s’efforce de jeter un regard lucide. Dans sa Trilogie du Caire, le prix Nobel de littérature 1988 Naguib Mahfouz inscrit la littérature arabe dans le courant du réalisme, tout en s’engageant dans le débat public égyptien des années 50. Alaa Al Aswany dans ses Chroniques de la révolution égyptienne, perpétuera cette tradition en nous faisant part de ses doutes, de ses espoirs, et de ses désillusions, qui sonnent comme un enterrement avant l’heure de la révolution du 25 janvier 2011. Il ira au bout de sa démarche en s’engageant en politique, comme tant d’autres avant lui, de Lamartine à Vaclav Havel.
De la blessure de l’exil naît souvent l’écriture. Tel est le constat partagé par les auteurs invités à dire leur exil, qui se révèle toujours être in fine un exil intérieur. Cette étrange fécondité provient de la confrontation avec un monde nouveau où tout est à décrire, et où l’écrivain n’a d’autre choix que de réapprendre une langue. Mais la fonction cathartique de l’écriture n’est pas oubliée pour autant, car «en exil, il faut écrire, c’est une nécessité vitale et un moyen de se sauver».
En guise de conclusion, laquelle ne peut être que provisoire, je souhaiterai poser cette question qui me paraît centrale pour les années à venir: le «Printemps Arabe» de 2011 n’a-t-il pas été enterré un peu rapidement, et ne signerait-il pas la naissance d’un nouveau Siècle des Lumières?
Car ce dont témoignent nos écrivains issus de ce qu’il est convenu d’appeler le «Monde Arabe» qu’ils viennent du Maroc, de Mauritanie, de Libye, de Tunisie, c’est avant tout qu’un véritable foisonnement des idées a lieu actuellement dans cet espace géoculturel si proche de l’Union européenne: lucidité vis-à-vis de la question sociale, analyse sans concession de l’ordre de l’après-guerre et de la nature des régimes qui s’étaient installés, progrès de la liberté de pensée et de l’exercice des libertés publiques, mais aussi craintes vis-à-vis de la mondialisation, tentations de repli identitaire, peur du vide… les pulsions d’ouverture et de fermeture s’affrontent.
Au milieu de ce maelström intellectuel et sociétal, de ce moment où toutes les cartes sont rebattues et où la politique tente tant bien que mal de retrouver sa légitimité, la littérature a toute sa place, et nous devrions méditer cette phrase de l’historien français du XIXème siècle Jules Michelet: «Donnez la culture au peuple il en fera une arme contre les tyrans».

Bonne lecture!

S. E. Madame Laura Baeza
Ambassadeur de l’Union européenne en Tunisie
Ambassador of the European Union to Tunisia

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