Ouverture · Mohamed Bedoui

Je suis très honoré de prendre la parole dans cette rencontre euromaghrébine, au nom de mes collègues de l’Union des écrivains tunisiens, et de pouvoir saluer tous les organisateurs de cette conférence qui réunit des écrivains et des auteurs des deux rives de la Méditerranée en vue de réfléchir sur des questions brûlantes qui nous préoccupent tous, quelle que soit la différence de nos angles de vue.
Alors que la rencontre de l’année dernière avait traité de la question des identités multiples et a donné lieu à de nombreuses études et interventions qui ont été rassemblées dans une publication élégante, utile aux chercheurs et au public des lecteurs, le thème de cette année est d’une grande importance et intervient au lendemain de tous ces évènements dont la scène arabe a été le témoin, notamment en Tunisie, et que les médias ont qualifiés de printemps arabe. La littérature et l’engagement ne sont pas des thèmes moins importants que celui des identités multiples. C’est un sujet qui intéresse tous ceux qui travaillent dans le domaine de la littérature et des affaires culturelles de façon générale. Les hommes de lettres étaient-ils engagés à l’égard des affaires de leurs pays, et est-ce que la littérature a pu annoncer la révolution et accompagner son cours?
La perception qu’ont les gens de l’acte d’écriture a sans aucun doute considérablement évolué au cours des dernières décennies sous l’effet de l’évolution des évènements politiques, économiques et sociaux, et du développement des connaissances et des nouvelles technologies de la communication. Il était donc nécessaire que les catégories littéraires elles aussi évoluent. Le développement économique, scientifique et technologique a généré des transformations sociales et culturelles qui ont contribué directement à l’évolution des écoles littéraires, depuis l’école classique, romantique, réaliste et des autres écoles, jusqu’à l’école surréaliste. Si cette évolution s’est déroulée tout naturellement dans les sociétés européennes, dans la société arabe, qui a souffert de longs siècles durant de la pauvreté, du sous-développement et de l’analphabétisme, l’ouverture des créateurs arabes aux écoles littéraires européennes s’est effectuée sous l’effet du colonialisme et de sa culture exogène. Certaines transformations sociales et économiques qui se sont produites dans le monde arabe ont commencé à apparaître et jeter les bases de ces évolutions.
L’engagement dans la littérature a connu trois étapes. La première étape était liée au mouvement de libération politique et économique et a imprimé son influence sur le monde entier. Avec l’expansion des mouvements de libération nationale dans de nombreux pays au siècle dernier et la victoire de la révolution socialiste dans l’Union soviétique et en Chine, le concept d’engagement dans l’art et la littérature a alors commencé à prospérer. La littérature est trouvée associée aux appels pour des réformes sociales et économiques; les questions sociales sont devenues plus proches des préoccupations des écrivains, romanciers et dramaturges. La poésie s’est transformée en chants qui accompagnent les luttes épiques contre l’occupation, puis en épopées en faveur de la réforme agraire, culturelle, sociale et de l’éducation. Les créateurs se sont réconciliés avec les régimes de leurs pays et ont produit tout au long de plusieurs décennies des œuvres littéraires et artistiques caractérisées par leur lien étroit avec les préoccupations des pauvres et des travailleurs, loin des tracas mesquins de la petite bourgeoisie et du romantisme subjectif, car la subjectivité et ses problèmes se sont dilués dans les préoccupations de la collectivité.
En Tunisie, la littérature engagée est apparue dans la période des années soixante, celle de l’expérience socialiste. Le climat nationaliste qui s’était répandu dans l’ensemble du pays était marqué par le conflit arabo-sioniste et a contribué à favoriser une telle orientation. Après le succès des différentes forces hostiles au courant socialiste, ou pendant la deuxième étape qui a marqué la relation entre la littérature et l’engagement, des transformations politiques libérales ont été réalisées et ont exercé une influence sur la littérature.
Après que les différentes forces intérieures et extérieures eurent réussi à faire échouer l’expérience socialiste en Tunisie, en Algérie, en Égypte, au Yémen et dans d’autres pays, le courant libéral s’est renforcé et a bénéficié d’encouragements de la part de forces extérieures, alors que les préoccupations économiques et sociales se sont multipliées. Puis, les critiques et les intellectuels se sont mis à évaluer l’expérience précédente en relevant que l’intérêt était porté uniquement sur le subjectif et sur la faiblesse des préoccupations humanistes.
Le concept de la mort de l’auteur commençait à devenir irritant, puis certains mouvements religieux ont commencé à apparaître timidement, tirant profit des échecs politiques et militaires; ce sentiment a été alimenté par la généralisation de l’enseignement à tous les milieux, alors que la conscience s’est développée au sein de la société grâce à l’expansion des médias, des écoles et des universités. La confrontation avec le pouvoir en Tunisie atteint son apogée en 1978 et 1984. Les thèmes de l’unité et de l’exil ainsi que la perception de la répression et la suppression des libertés ont commencé à constituer une partie des préoccupations des hommes de lettres, alors que s’est atténué l’intérêt pour les questions sociales et de développement. Au même moment, les hommes de lettres ont commencé à voir dans la littérature engagée un danger pour la création, car elle transforme l’écriture en moyen de publicité et l’art en propagande de mauvaise facture que le régime en place ne mérite pas. La littérature engagée est alors devenue presque totalement dénuée de touche artistique, proche de la rhétorique, du dirigisme et du style au premier degré, liée à l’évènementiel, loin des constituants de l’art qui donnent à la littérature toute sa valeur. Il n’est pas surprenant qu’une telle littérature ait perdu sa raison d’être et sa durabilité car elle meurt avec la mort de l’occasion qui l’a créée.
Dans ce contexte, sont apparus des appels qui visent à semer la confusion, l’opacité au lieu de la clarté et de la transparence. La tendance à tuer le sens est devenue une forme de créativité. Au lieu que la littérature soit un art de masse, elle a commencé à s’adresser à l’élite, ce qui a renforcé le sentiment de l’isolement chez les poètes et les écrivains, car ce type de création est devenu étranger, sans intérêt et ne trouve plus sa place dans les nombreux moyens d’information visuels du pays. Le poète et l’écrivain ne sont plus la fierté de leur communauté, c’est plutôt l’artiste et le footballeur qui sont devenus l’objet d’éloges et de considération.
La troisième et dernière étape concerne la littérature et le développement durable. Depuis la fin du vingtième siècle, s’est répandu dans les moyens d’information un ensemble de nouveaux termes et concepts qui redonnent de la considération à la création littéraire. De luxe intellectuel, elle est devenue l’une des composantes fondamentales du développement global. Après l’échec des précédentes politiques économiques et sociales et l’effondrement de l’Union soviétique, il était nécessaire de revoir les actions qui sont susceptibles de redresser la situation des peuples. Des conférences et des ateliers de réflexion ont été organisés, le concept de développement durable a pris corps. Sur cette base, l’intérêt porté à la littérature et à la production culturelle de façon générale est devenu un élément indissociable du processus de développement de tout peuple, pour que l’œuvre de développement ne soit pas boiteuse, car le développement du livre reflète le développement de l’activité économique, d’une part, et l’expansion des valeurs éternelles, d’autre part. Le développement durable vise à assurer l’essor de la société en accordant de l’intérêt à tous les domaines, sans privilégier un domaine par rapport à l’autre. Dans ce sens, l’action culturelle en général, et littéraire en particulier, joue un rôle dans l’équilibre et la plénitude de la personnalité et, partant, dans le développement de l’individu et de la société sur des bases saines, ce qui signifie un changement culturel et civilisationnel dans lequel se complètent le social, l’économique et le culturel.
Mais cette image lumineuse a été entachée par des nuages du fait de la distorsion claire qui réside dans le fait de se préoccuper des questions politiques et politiciennes aux dépens du côté culturel dont nous constatons l’absence, voire la volonté de l’ignorer dans les médias et les programmes des partis, surtout après la révolution de 2010. Ainsi, plusieurs écrivains et intellectuels ont émis des doutes sur la réalité de la révolution. Peut-on alors aspirer à ce que la prochaine étape, une fois que les institutions constitutionnelles seront stabilisées après les élections législatives et présidentielles, permette à l’action culturelle en général et littéraire en particulier de retrouver son rôle dans l’édification de la nouvelle Tunisie et l’enrichissement de l’héritage culturel de l’humanité toute entière?
Merci de votre attention.
Je souhaite plein succès à vos travaux.

Mohammed Bedoui
Président de l’Union des écrivains tunisiens
President of the Union of Tunisian Writers

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