Ouverture · Kamel Ben Ouanes

Quand l’engagement se mue en poétique

On a beau défendre une noble cause ou des principes généraux, l’engagement n’en demeure pas moins consubstantiel à des données historiques ponctuelles et à un contexte sociopolitique précis qui lui confèrent sa logique et sa légitimité.
A chaque époque son engagement et les valeurs qui président à son action. La preuve que la vérité de l’engagement, même si elle tend vers l’universalité, demeure relative et surtout sans cesse en devenir.
Mais, qu’est-ce que l’engagement? C’est une tentative de réponse (sous différentes formes) aux questions de l’époque. Celle-ci, faut-il le rappeler, est forcément un vaste théâtre où s’affrontent les idées opposées, les désirs antagonistes, les intérêts contradictoires. D’un côté,  des idoles qu’il faut briser; de l’autre, des cultes nouveaux qu’on doit empêcher de triompher. Au milieu de cette arène où se déroulent de vifs combats,  l’engagement du politique se nourrit d’une vision manichéenne; alors que l’engagement de l’écrivain, ou du philosophe artiste, s’accommode mal d’une vérité toute pure ou absolue.
Autrement dit, pour les militants politiques, la vérité qu’ils défendent, parce qu’elle est juste, équitable, légitime, est alors sans nuance. Pour l’écrivain, elle pourrait être également sans nuance. Mais, quand la cause épouse véritablement la matrice de l’écriture et traverse les méandres de la rhétorique, un nouveau dispositif s’impose (consciemment ou inconsciemment) aux yeux du littérateur.
Quelle est la nature de ce dispositif? C’est autour de cette question fondamentale que se sont articulés les travaux de la deuxième Rencontre des écrivains euromaghrébins à Tunis. Au centre des interventions, une idée récurrente: les rapports entre littérature et engagement ne se déclinent pas forcément en littérature engagée, mais cheminent vers d’autres exigences et vers d’autres horizons où le verbe n’est pas asservi à une cause, mais sert noblement la cause avant de la transcender, la transformer en œuvre d’art. Car si le militantisme social ou politique vise l’efficacité immédiate, la création littéraire, elle, aspire non à une  reconnaissance, mais à une renaissance, celle d’un humanisme plus généreux, plus englobant qui s’adresserait aussi bien aux contemporains qu’à la postérité.
Dans cet ordre d’idées, les intervenants dans le panel «Ecriture et Pouvoir» ont bien montré qu’il y a à côté de l’engagement sincère, un «engagement malhonnête» (qui n’est en fait qu’un non engagement déguisé, voire un dégagement) et qui est une façon d’accepter l’état des choses, de se soumettre à ses lois et de se résigner à sa fatalité, alors que l’engagement, l’authentique, est nourri par le désir de bousculer les choses, de remédier aux imperfections d’un ordre ou aux injustices d’un système social ou politique.  Mais passer de la résignation à l’engagement, de la léthargie, à la contestation, suppose forcément une prise de conscience, une observation critique d’une réalité historique donnée. Mais là, pas engagé qui veut. Don Quichotte, lui aussi, veut défendre la veuve et l’orphelin. Il se démène avec entêtement, à combattre ses ennemis, à défier les géants et les démons. Mais son engagement noble n’est pas l’émanation d’une volonté personnelle, ni encore d’une conscience critique des maux qui rongent la société. Don Quichotte agit par mimétisme. Il veut être la réincarnation du héros chevaleresque dont il admirait l’aura à travers ses lectures. Et c’est cette reproduction du modèle qui confère à la copie un caractère ridicule et risible. Don Quichotte est un antihéros, parce que sa conduite est en décalage par rapport aux exigences de la réalité objective. Son engagement est faux et romantique. C’est du côté de Cervantès qu’on est en droit de chercher les signes de l’engagement. Il a fallu que l’écriture romanesque de Cervantès se déploie autour des aventures malheureuses de son personnage pour que le mensonge de Don Quichotte s’étale cruellement, scandaleusement devant nous. Dans ce cas, le sens de l’engagement consiste à faire de la machine romanesque un outil efficace pour démasquer et confondre l’illusion romantique.
«L’engagement pourquoi faire?», telle est la question qui nous interpelle par le deuxième panel. On part du postulat que la littérature est parfaitement en mesure de rendre compte de la réalité, moins dans le but de la transformer que pour déchiffrer ses signes et décrypter ses composantes. En effet, par la force des mots et la pertinence de la métaphore, l’écrit devient une arme redoutable, mobilisatrice des consciences et capable de créer de grands rêves et générer un espace mental qui se déploie comme une exigence, une urgence, une perspective, d’autant plus belle qu’elle miroite les promesses, pas forcément des lendemains qui chantent, mais au moins d’une dignité retrouvée, d’une liberté reconquise et d’une communion tissée dans le giron d’une large communauté humaine.
«La liberté, coûte que coûte!» nous convie un autre panel, la liberté à tout prix, quels que soient les efforts à faire ou les peines à supporter, c’est-à-dire tout ce lot de sacrifices que suppose l’engagement: exil, procès, bannissement, exactions.
Mais toutes les causes ne sont pas justes… D’où la nécessité de nuancer nos idées, de soumettre la perception de la réalité à une évaluation dialectique. Cela a le précieux mérite de nous protéger du dogmatisme idéologique et d’adopter une attitude intelligente, pertinente qui admet le principe de la complexité du monde. Cela est d’autant plus important que l’écriture n’évacue pas du revers de la main le doute, l’incertitude, les lois amovibles des contingences. Dans ce sens, la poétique a cette capacité d’imprimer le doute et d’enfoncer  l’incertitude dans la politique: «Quelque soit le sujet abordé, indique l’écrivain José Manuel Fajardo dans son intervention, dès qu’il est inséré dans le monde de la fiction, le doute s’insinuera toujours dans la tête des lecteurs. Je crois qu’il s’agit là d’une contribution pertinente à une remise en question de tous les pouvoirs, pas seulement le pouvoir constitué sous la forme d’un État, mais aussi les autres pouvoirs qui jouent leur rôle dans la société des pouvoirs dans laquelle nous vivons».
De ce point de vue, la littérature ne prétend pas à autre chose que de s’appliquer à interroger les signes du réel, les indices d’une vérité toujours fuyante. Dans ce sens, l’expérience de l’exil chez certains écrivains est édifiante à plus d’un titre, car elle permet, grâce au prisme de la distanciation, d’opérer une nette distinction «entre la réalité visible et le réel». Le véritable engagement de l’écrivain est cet exercice de déchiffrement de la réalité par le moyen du langage.
Négliger ces données ou ces postulats, c’est perdre de vue la nature même de l’écriture littéraire. Celle-ci part d’une vision personnelle ou subjective, c’est-à-dire à partir d’une interrogation sur le sens de l’humanité qui est en nous, en vue de construire une œuvre d’art. Autrement dit, pour un écrivain, l’engagement suppose la défense d’une éthique dont la forme et la consistance ne sont pas autre chose que les deux versants de l’esthétique.

Kamel Ben Ouanes
Modérateur, Tunisie
Moderator, Tunisia

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