Ouverture · Carles Torner

C’est un grand plaisir d’être parmi vous. Je me présente, je m’appelle Carles Torner. Je suis poète et essayiste, ayant publié une dizaine de livres. Je suis originaire de Barcelone et depuis six mois j’occupe les fonctions de Directeur de PEN International. C’est pour moi un vrai plaisir de participer à cette rencontre euromaghrébine d’écrivains. Qu’il me soit permis de remercier très vivement l’Ambassadeur Laura Baeza pour avoir organisé la deuxième édition de cette rencontre. Je voudrais lui adresser des remerciements tout particuliers pour son engagement comme ambassadrice auprès des écrivains, de la littérature et des échanges littéraires. Choisir comme thème d’une rencontre d’écrivains Littérature et Engagement  est déjà en soi une forme d’engagement, qui montre qu’il y a une vision de l’Europe, d’une Europe véritablement engagée dans les échanges interculturels, d’une Europe qui naît de l’engagement de tous ses dissidents, ses écrivains qui ont lutté contre les fascismes, partout en Europe (et aussi en Espagne, contre le fascisme espagnol), d’une Europe qui est aussi celle de la traduction, d’une Europe qui sait que pour assurer sa continuité, pour donner vie à son essence, il faut traduire; la traduction est le centre de l’identité européenne.
Je souhaite aussi remercier l’Ambassade de l’Union européenne d’avoir invité le PEN International à participer activement à ces rencontres. L’année passée déjà, Marian Botsford Fraser avait également participé à ces échanges, aux côtés d’Ann Harrison. Marian est des nôtres aujourd’hui et pourra intervenir dans les débats de ces deux journées, car elle préside notre Comité d’écrivains en prison, qui s’occupe de la défense des écrivains persécutés, en danger et emprisonnés actuellement dans divers pays. Le PEN International est une organisation qui, il y a un mois, comptait 148 fédérations réparties dans plus d’une centaine de pays. Depuis son dernier Congrès, tenu au Kirghizstan, nous sommes désormais 152 fédérations, car nous avons accueilli en notre sein quatre nouvelles fédérations: le Honduras, les écrivains d’Érythrée (malheureusement en exil, mais qui se sont organisés et ont pris la forme d’une association), le Liberia, et enfin le Pays de Galles.
Au cours de ces rencontres, lors de nos conversations et de nos pauses café, je vous encouragerai à rejoindre le PEN International. Et, si vous en êtes déjà membre, comme c’est le cas de mes amis du centre tunisien, mais aussi du futur centre de la Mauritanie, avec qui j’ai pu m’entretenir hier, je vous encouragerai à vous engager davantage dans notre organisation parce que le PEN International a besoin de vous. Notre organisation internationale a besoin de l’engagement de chacun de vous.
Afin d’introduire le PEN International depuis la perspective du thème de la rencontre, l’engagement, je me suis posé la question: quel engagement? Quelle est la forme que cette idée prend aujourd’hui? Je crois que l’engagement est toujours une réponse, une réponse à un appel qui nous arrive de la réalité, des visages de la réalité, et qui nous parvient de la littérature elle-même. Je vais vous parler de la façon dont le PEN international, organisation d’écrivains, répond, s’engage, à partir de trois appels: l’appel de la vérité, l’appel de la fraternité et l’appel de la pluralité des langues.
En ce qui concerne l’appel de la vérité, nous voudrions être les héritiers des écrivains qui se sont engagés très activement depuis la fondation du PEN en 1921. Les noms de Vaclav Havel, d’Alexandre Soljenitsyne, Joseph Brodsky, et tant d’autres ont laissé un écho dans l’histoire de PEN International, mais aussi ceux de tous ces écrivains qui ont connu l’expérience de l’exil; l’exil des Russes, des Espagnols, des Allemands, dans le passé. Aujourd’hui, c’est l’exil des écrivains iraniens, tibétains, ouïgours, des écrivains de l’Érythrée, du Zimbabwe ou même des écrivains algériens, libyens, égyptiens, accueillis dans des villes-refuges européennes qui ouvrent leurs bras aux écrivains persécutés.
Quelle forme prend actuellement cet engagement pour la vérité? Je mentionnerai seulement un cas, celui de la Russie. Lors de nos rencontres, les écrivains russes ne cessent de nous répéter: «si tu veux la paix, il faut combattre pour la vérité». Vous savez que la Russie fait à présent la guerre à l’Ukraine. Au nom des écrivains russes, la vice-présidente du PEN russe, Lioudmila Oulitskaïa, s’est déplacée à Kiev dès le début de la confrontation, avant même l’annexion de la Crimée par le régime de Poutine. Elle a parlé aux écrivains ukrainiens, leur disant au nom des écrivains russes: «nous ne sommes pas des ennemis; nous sommes unis contre les régimes autoritaires, contre la violence et surtout contre la propagande». Ce dialogue entre écrivains russes et ukrainiens est engagé depuis plus d’un an, depuis le début du mois de mars de l’année passée, moment du passage à Kiev de Lioudmila Oulitskaïa. Nous avons répété cet exercice de dialogue public entre écrivains russes et ukrainiens pour montrer que les écrivains s’opposent à la violence et à la propagande. Nous avons organisé des réunions semblables en Slovénie, en Pologne, en Suède, plus récemment lors du Congrès qui s’est tenu au Kirghizstan, à la Foire Internationale du Livre de Francfort. Et nous allons continuer. Nous ne cesserons pas de rendre public l’engagement des écrivains russes et ukrainiens dans la voie du dialogue et de la coopération.
La défense de la paix et de la vérité, d’une part, et la lutte contre la propagande, de l’autre, vont de pair. Écoutons les écrivains russes. Les représentants du PEN International, avec les délégués de plusieurs pays du PEN, parmi lesquels Lioudmila Oulitskaïa et des écrivains ukrainiens, ont rédigé un manifeste: «Les mots sont les seuls moyens dont nous disposons pour construire la signification et pour exprimer la réalité. En ce moment, les autorités russes utilisent les mots pour détruire la réalité. Il va sans dire que cela constitue un crime à l’encontre de la culture». PEN International est particulièrement préoccupé par le raz-de-marée de lois hostiles à la liberté d’expression décidées en Russie, et qui comprennent la désignation des ONG internationales comme des agents de l’étranger, des lois anti-gay, des lois permettant le blocage de sites web sans décision de justice, des lois s’opposant aux débats sur l’histoire de la Russie ainsi qu’une loi sur la diffamation religieuse. Les droits de l’homme sont en train d’être sérieusement mis à mal au nom de la sécurité. Les gens se demandent si nous sommes confrontés à une guerre d’intérêts ou de valeurs, ou bien les deux à la fois. Quoi qu’il en soit, la seule issue véritable réside dans l’ouverture de canaux de libre expression. Les personnes se trouvant en première ligne sont souvent les journalistes, dans tous les pays. Nous admirons leur courage et demandons à ceux qui subissent des pressions de ne pas perdre de vue, comme l’a affirmé Lev Rubinstein, que «la propagande, c’est l’effondrement du langage». Nos frères russes, nos collègues, travaillent contre la propagande, pour la défense de la liberté, pour défendre le langage et la littérature elle-même.
Un deuxième appel nous intéresse et nous touche, l’appel de la fraternité. Que pouvons-nous faire pour ces neuf cents écrivains –neuf cents!– aujourd’hui en danger, persécutés, partout dans le monde. L’équipe que dirige Mme Botsford Fraser effectue des recherches quotidiennes. Elle est composée de six chercheurs qui travaillent sans cesse pour connaître chaque cas d’écrivain qui subit une pression, qui est menacé de mort, qui comparaît devant un tribunal. Je vous parlerai d’un seul cas: Julio Ernesto Alvarado, un écrivain du Honduras, étant donné que j’ai reçu hier soir un courriel de sa part. La semaine dernière, la Commission interaméricaine des droits de l’homme a demandé au gouvernement du Honduras de lever la suspension professionnelle s’appliquant au journaliste Julio Ernesto Alvarado, condamné à ne pas travailler pendant dix-huit mois à cause d’une plainte pour diffamation après un reportage sur la corruption en milieu universitaire. Nous sommes en présence d’un cas très clair de persécution de la liberté d’expression, sous couvert d’une loi sur la diffamation. Julio Ernesto Alvarado nous a écrit donc hier et nous dit que c’est très important car c’est la première fois que la Commission interaméricaine intervient dans un cas de persécution d’un écrivain, d’un journaliste, à cause de ce qu’il écrit.
Julio Ernesto Alvarado m’écrivait hier après-midi: «No tengo palabras, siento que he vuelto a la vida. Después de 8 años de gran persecución pero sobre todo, los últimos 4 años, siento que quedé exhausto, sin fuerzas. Pero después de tantas celebraciones y de visitas de parlamentarios, lores y de la embajada británica en Guatemala, llamadas telefónicas de periodistas de todas partes, de reuniones con representantes diplomáticos de la Unión Europea y demás, producto de la NOTICIA que circuló por el mundo que daba cuenta de LA RESOLUCION de la CIDH, he vuelto en sí». Je traduis: «Je n’ai pas de mots. J’ai l’impression de revivre. Après huit ans de cruelles persécutions, surtout ces dernières quatre années, je suis épuisé, sans forces. Mais après toutes les manifestations de cette semaine, après les visites de parlementaires, de Lords, de l’Ambassadeur britannique au Guatemala, les appels téléphoniques de journalistes du monde entier, les réunions avec les diplomates de l’Union européenne et d’ailleurs, provoqués par la Nouvelle [de la suspension de ma condamnation à la demande de la Commission Interaméricaine des droits de l’homme] qui a circulé partout dans le monde, je suis redevenu moi-même».
Comment sommes-nous parvenus à ce résultat? Il y a eu d’abord le rapport présenté l’année passée: Honduras, journalisme à l’ombre de l’impunité, un rapport écrit par PEN International, PEN Canada et la faculté de droit de l’Université de Toronto. Cette recherche de plus d’une année a abouti à la publication d’un rapport sur l’impunité des crimes contre les journalistes au Honduras. On recense dans ce pays, depuis 2003, au moins 44 assassinats de journalistes. Nous avons rédigé ce rapport détaillé qui a été présenté par Mme Botsford Fraser et son équipe à la Commission interaméricaine des droits de l’homme, à Washington, au mois de mars. Cette présentation a fait l’objet de tout un suivi, quatre procès pour crimes contre journalistes sont en cours, et nous avons finalement réussi à obtenir ce résultat, cette première suspension d’une condamnation injuste d’un journaliste de la part de la CIDH. Par ailleurs, quatre cas d’assassinats de journalistes sont désormais soumis à des investigations. Mais le plus important pour nous c’est qu’au cours de tout ce travail de plus de deux ans, un nouveau centre PEN a été créé au Honduras: une communauté d’écrivains et journalistes s’est rassemblée pour marquer sa volonté de rejoindre notre organisation internationale. Ces personnes sont venues au Congrès tenu au Kirghizistan, le mois dernier, où nous les avons accueillies comme la fédération du PEN pour le Honduras.
Le dernier appel qui nous arrive de la réalité est l’appel des langues et de la traduction. De par notre statut d’écrivains, de poètes, nous sommes responsables du langage. C’est nous qui pétrissons la langue et qui lui donnons la forme qui se répand par la suite dans notre société et dans tous les échanges entre les personnes qui la parlent. Le logo du PEN est un globe terrestre portant des signes d’alphabets du monde entier. S’y exprime la pluralité des langues, des littératures, qui est notre engagement. Et cet engagement pour la défense de toutes les littératures et toutes les langues va évidemment de pair avec la traduction. Nous nous engageons à promouvoir la traduction de toutes les littératures vers toutes les littératures. Pour nous, il n’y a pas de langues majeures et de langues mineures. Je vais vous l’expliquer par un exemple très parlant, celui du centre PEN le plus préoccupé par la traduction, qui est paradoxalement le centre des États-Unis. Le PEN International américain sait que l’anglais est la langue vers laquelle on traduit le moins. Trois pour cent seulement des publications en anglais sont des traductions. L’anglais est la langue la plus fermée à l’échange interlingüistique. La raison en est peut-être que l’anglais se perçoit d’emblée comme une langue internationale puisque des écrivains du monde entier écrivent en anglais. C’est pourquoi le comité de traductions du centre américain réussit à promouvoir chaque année une douzaine d’ouvrages de langues très diverses, et fait la promotion de ces livres lors du World Voices Festival.
Le PEN International est un espace à la fois de littérature et d’engagement. Cet engagement est toujours une forme de réponse à un appel. J’évoquais à l’instant l’appel de la vérité, de l’appel de la fraternité, lancé par les écrivains persécutés dans le monde et aussi l’appel de la pluralité des langues, et donc l’appel à la traduction. Cet appel prend de nombreux visages et je serai ravi d’écouter, en quelque sorte, ces différents visages à l’occasion des interventions de ces deux journées.
Je voudrais terminer par un constat: ces appels pluriels sont un appel à l’humanité. Qu’il me soit permis simplement de rappeler ce moment drôle et tragique en même temps du procès de Joseph Brodsky, l’écrivain russe condamné au bagne en 1964 pour parasitisme social. Nous disposons de la transcription de son procès. Selon ses juges, Brodsky avait une vision du monde dangereuse pour l’État soviétique, c’était un homme décadent et moderniste qui n’avait pas suivi des études complètes. Voici un extrait du procès: le juge demande «quelle est votre profession?» Brodsky répond: «Je suis poète». Le juge le questionne alors: «mais qui vous reconnaît comme poète, qui vous a enrôlé dans les rangs des poètes?». La réponse de Brodsky fut une dernière provocation qui l’envoya directement au bagne. «Personne. Et qui m’a enrôlé dans les rangs de l’humanité?» Le juge avait également demandé s’il avait éventuellement étudié pour être poète, à quoi Brodsky avait répondu: «Cela ne s’apprend dans aucune école. Cela est. Cela vient de Dieu».

Carles Torner
Directeur exécutif de PEN International
Executive Director of PEN International

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