Nadia Birouk · Maroc

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1. ÉCRITURE ET POUVOIR

L’effet produit sur le lecteur

L’écrit produit un effet particulier sur le lecteur le plus averti, le plus conscient et bouleverse, voire déroute le lecteur naïf. Le pouvoir de l’écrit réside dans sa portée ou sa visée dans la mesure où aucun texte n’est innocent et où chaque énoncé cherche à véhiculer un message ou à créer des sens, à repeindre des mondes possibles ou à renouveler la vision des êtres. Depuis la vague de la théorie de la réception avec Hans Robert Jaus et Iser, nous nous sommes rendu compte que le texte ne prend vie qu’une fois lu, que le lecteur est capable de reproduire et de revivre un écrit qui lui est étranger. Dans cette intervention, nous allons mettre en relief l’effet de l’écriture littéraire sur le lecteur, ce pouvoir énorme que ce genre d’écrits a sur ses destinataires.

L’effet du texte sur le lecteur

Iser fut le premier à parler du lecteur implicite et de l’effet que le texte peut produire sur lui, parce que l’œuvre littéraire dirige et organise la lecture, afin de pousser son récepteur à agir et à entrer dans une interaction via le texte. L’écriture, dans ce cas, a un pouvoir sur son destinataire, qui est responsable de son acte de lecture et de l’élaboration des sens supposés par l’œuvre ou le livre lu. Umberto Eco utilise le concept de lecteur modèle, qui doit être capable de déchiffrer la réception programmée par le texte et ses suggestions. Michel Picard parle du lecteur réel, le lecteur en chair et en os, qui doit désormais analyser un énoncé selon son intelligence, ses connaissances, ses réactions, ses interactions et son conscient.
D’abord, la lecture est réflexive, puisque le lecteur subit les effets d’un texte qui lui est étranger et fait corps avec la pensée d’un auteur au point de se croire le sujet ou l’objet du livre lu. Un écrit peut nous modifier, il «peut nous dépayser de nous-mêmes, nous introduire dans la pensée de l’autre mais aussi, nous ramène au plus près de nous, à défaut peut-être de nous réconcilier avec nous-mêmes».
Ensuite, le destinataire ne peut comprendre un texte qu’en fonction de son horizon d’attente. Un écrit compris est celui qui répond à mon horizon d’attente. Mais, quand il véhicule d’autres horizons d’attente éloignés dans le temps ou dans l’espace ou tout simplement ignorés par le lecteur, nous parlons, dans ce cas, d’un texte déroutant, inaccessible, choquant, agaçant… Une écriture qui donne à réfléchir et qui suggère d’autres pistes d’analyse et d’autres lecteurs particuliers entraîne «la fusion des deux horizons: celui qu’implique le texte et celui que le lecteur apporte dans sa lecture, peut s’opérer de façon spontanée dans la jouissance des attentes comblées, dans la libération des contraintes et de la monotonie quotidiennes…».
De plus, la lecture est l’avenir d’un texte écrit, elle n’est pas prescrite, mais accompagne la création qui découle d’une pensée personnelle donnant d’autres élans au texte. Cela veut dire que le récepteur d’une œuvre est appelé à décoder ses messages, à opérer une lecture qui répond aux affirmations de l’auteur, qui sont souvent implicites. Cette redécouverte pousse le lecteur à reproduire sa propre critique et sa propre vision des choses et des êtres pour prendre conscience de soi. Ce travail est lié au texte du lecteur, qui doit aussi être pris en considération, relu et débattu. Enfin, faut-il rappeler que l’écriture littéraire est après tout un engagement, une volonté de dévoiler, de représenter la réalité dans le but de responsabiliser le destinataire?

Pourquoi écrire?

Jean Paul Sartre, dans son Qu’est-ce que la littérature?, a essayé de répondre à cette question en expliquant qu’on n’écrit pas vraiment pour soi-même, mais pour un récepteur qui doit désormais prendre conscience de son rôle dans la modification des sens et des idées: «L’opération d’écrire implique celle de lire comme son corrélatif dialectique et ces deux actes connexes nécessitent deux agents distants. C’est l’effort conjugué de l’auteur et du lecteur qui fera surgir cet objet concret et imaginaire qu’est l’ouvrage de l’esprit. Il n’y a d’art que pour et par autrui». Ainsi, il y a un engagement volontaire de la part de l’écrivain, implicite ou explicite, qui le pousse à écrire, à partager ses pensées et ses émotions avec autrui. D’où le danger d’écrire, aussi le danger de cibler des destinataires particuliers.
L’objet de l’écrit et ses intérêts modifient également le public visé, ainsi que les horizons d’attentes dans ce sens. Si l’ouvrage écrit opte pour une valorisation des principes humains, pour une liberté universelle, une justice équitable, les réactions des lecteurs se produisent en mouvements bénéfiques, qui contribuent à mettre en valeur l’Homme et ses droits, mais, si l’écriture sert des partis-pris politiques, fanatiques, économiques ou autres, les lecteurs visés seront pris au piège, téléguidés par des idées qui leur sont étrangères, qui finissent par devenir des convictions personnelles ou des nouvelles valeurs de vivre et d’exister. Il ne faut jamais sous-estimer l’effet de tels textes sur les lecteurs, il faut toujours prendre en considération cette corrélation interactive entre l’acte d’écrire et l’acte de lire.
En effet, il y a toujours un objectif derrière chaque mot rédigé, un message à déchiffrer dans le but d’agir, de comprendre, de prendre position, de changer, de modifier les idées, les choses et les êtres. L’écrit à un pouvoir négatif aussi sur ces récepteurs lorsqu’il arrive à les manipuler, à les utiliser pour des fins tracées et programmées d’avance. Or, le lecteur doit être vigilant et armé par des lectures diverses, par des principes solides et justes afin d’échapper aux filets d’un écrit périlleux ou destructif. Un engagement littéraire irresponsable ou malhonnête entraîne des pertes spirituelles et communautaires colossales. Toutefois, un engagement conscient, humain ne peut que participer au développement des esprits et des peuples. Ce dernier fait défaut actuellement, ce qui nécessite de vrais débats, dans la mesure où les moyens de télécommunications ont pris la relève, au moment où la lecture d’un livre est rare, voire périodique ou universitaire… Par conséquent, nous nous demandons en quoi consiste le rôle du lecteur réel et quelle est sa nouvelle tâche.

Le rôle du lecteur réel

Il n’est pas facile de définir le lecteur réel, puisqu’il est pluriel, voire multiple. Nous parlons notamment du lecteur virtuel, de la complexité du passage narratologique à l’analyse de l’effet textuel, qui abandonne la notion du lecteur abstrait pour celle du lecteur réel. Ce dernier renvoie au lecteur effectif, qui désigne le public contemporain et le public ultérieur à la création du livre. Il est également le lecteur potentiel, qui tient l’œuvre entre ses mains.
Jaap Lintvelt définit le lecteur concret comme le lecteur existant d’un texte littéraire, mais qui a une vie extra-littéraire, alors que le lecteur implicite ou abstrait fait partie du texte.
Comment délimiter les types de lecteurs réels? Il n’est pas aisé de répondre à cette interrogation, dans la mesure où les lecteurs réels diffèrent selon leur sexe, leurs partis-pris, leurs connaissances, leurs cultures, leurs lectures, leur âge, leur niveau, leur milieu socioculturel, leur compréhension, leur faculté d’observation, leur prise de conscience, leur environnement, leur réaction et leurs interactions via le texte. Nous parlons du lecteur naïf, qui s’identifie au personnage sans pouvoir s’en extraire; du lecteur dérouté qui fait tout son possible pour transcender les particularités d’une œuvre et découvre, en fin de compte, qu’il est perdu ou incapable de saisir les insinuations d’un écrit qui lui est singulier; du lecteur compétent ou Modèle doté d’une certaine compétence pour interpréter un écrit, puisqu’il peut coopérer à l’actualisation textuelle partagée par l’auteur lui-même; du lecteur performant qui peut adhérer au fonctionnement du texte et trouve un plaisir à en dégager l’effet esthétique. Il est séduit par l’individualité des œuvres, il cherche à comprendre leurs variations morphologiques et sémantiques.
Comment cerner le rôle du lecteur? Comment déterminer sa fonction? Comment peut-on donner une crédibilité à sa reproduction et à son interprétation d’un ouvrage qui lui est distant dans le temps et dans l’espace?
Comme nous l’avons vu, définir le lecteur réel pose problème, circonscrire sa pluralité est difficile, pourtant il a un rôle primordial dans la production, dans l’élaboration du sens et il demeure un élément culminant sans lequel la création littéraire ne peut avoir lieu. En conséquence, un ouvrage est destiné à être lu et ne peut survivre autrement.
Les auteurs écrivent pour véhiculer des idées, pour cibler un public qui pourra appréhender leurs attentes, réagir à leurs insinuations et à leurs pensées. Le but aussi d’un écrivain responsable est de veiller à la prise de conscience de ses lecteurs, à leur évolution, en les incitant à changer de raisonnements, d’objectifs ou de conduites… Dans ce cas, le lecteur réel doit d’abord maîtriser la langue ou le langage écrit. Au lieu de pleurer les malheurs racontés ou les relations hasardées dans une œuvre, il est appelé à prendre du recul, à porter un regard panoramique pour pouvoir saisir le tableau dessiné et le déconstruire par la suite, en analysant ses composantes, voire ses moindres vicissitudes. Son travail est de reproduire le sens caché, de dévoiler «le non-dit» et non de répéter ce qui a été dit. Le lecteur réel doit être conscient du danger de son acte de lire et de la qualité de ses interprétations qui représentent autrement le texte lu, et qui peuvent faire l’objet de dérives ou de contre-sens. Cela se manifeste clairement dans les interprétations des textes sacrés qui donnent d’autres dimensions au sens qui change selon les intérêts des lecteurs et leurs intentions politiques ou socioéconomiques.
Ne faut-il pas former les lecteurs avant de les pousser à lire et avant de leur présenter une création?

Former les lecteurs

La formation des lecteurs est un travail constant, progressif qui accompagne l’individu depuis son premier jour à l’école et même avant, puisqu’il revient aux parents d’apprendre à leurs enfants comment aimer, comment manipuler et choisir un livre. Un travail qui fait défaut dans le monde arabe où les parents sont généralement illettrés et ne s’intéressent pas aux livres ou à leur présence au sein de leur foyer. Le manger constitue leur majeure préoccupation, la lecture est leur dernier souci. Ainsi, les enfants se perdent dans un milieu socioculturel stérile qui abhorre la création, qui favorise le savoir passif et traditionnel stimulant la paresse en fabriquant des destinataires oisifs, incapables de penser ou de réagir face à un énoncé. Des récepteurs téléguidés, manipulés où rares sont ceux qui utilisent leur cerveau. Par conséquent, un auteur dans ce monde se trouve déjà décapité par un système qui favorise l’ignorance, par un destinataire qui refuse de se responsabiliser, car il refuse de changer ou de participer à cette modification des esprits et des peuples.
Former les lecteurs de demain est un projet pour la vie. Former des lecteurs, c’est former des citoyens qui peuvent prendre leur destinée en main et non des marionnettes prisonnières des textes ou de leurs modèles. À notre avis, cette tâche est dorénavant plus compliquée, dans la mesure où la technologie a monopolisé la formation et l’information. L’acte de lire devient universel et l’interaction est planétaire. Des jeunes et des adultes issus de milieux divers échangent leurs idées, leurs pensées et peuvent dans quelques secondes changer le destin d’un être humain ou le sort d’un pays. Un pouvoir énorme que chaque individu a actuellement dans l’élaboration de l’information, dans la diffusion des pensées de toutes sortes, au point de devenir un auteur à part qui a son public au niveau mondial. Ce danger non surveillé, cet excès de liberté dans la manipulation d’un énoncé qui peut être pris pour un vrai savoir et pour une nouvelle culture mène l’humanité entière dans une impasse.
La première chose à faire, c’est rénover les outils pédagogiques, afin de motiver les générations actuelles qui ne croient plus au tableau archaïque. Il faut opter pour la lecture des livres numériques accompagnés d’exercices ludiques, suivis de lectures de livres-papiers ou de livres-objets, dans le but de comparer les deux produits, de donner aux apprentis le goût d’apprécier l’esthétique ou la couverture d’un ouvrage.
L’apprentissage de la lecture doit se baser sur les interactions des sujets réels face au texte tout en motivant leurs interprétations, leur sens critique sans trop de théories ou de contraintes méthodiques ou idéologiques. Les petits à ce niveau ont besoin de se trouver face à un texte ciblé, bien choisi, afin d’aboutir à se libérer et à construire leur propre itinéraire de pensée ou de conduite. Pour cela, il faut compter sur des écrivains spécialisés dans la littérature pour la jeunesse qui travailleront en collaboration avec des psychologues, des sociologues et des pédagogues. Toute inclusion d’idées dogmatiques, fanatiques, de croyances, ou de partis-pris politiques doit être automatiquement exclue, dans le but de promouvoir l’égalité sans racisme, sans différences et sans faveurs.
L’écriture aussi doit se baser sur la création personnelle, sur l’esprit critique, sur le bon sens, sur les observations pertinentes des apprentis. Le professeur, ici, n’est qu’un animateur ou un encadreur, pas plus. Le rôle de la famille n’est pas à négliger. Les parents peuvent déstabiliser l’apprentissage d’un enfant, comme ils sont capables de développer miraculeusement son goût pour la lecture et l’écriture. Le milieu socioculturel, l’infrastructure, l’architecture de l’école, les couleurs, la culture, la manière de voir les choses, la place de la femme au sein de la famille, le mode de vie, l’alphabétisation, la présence ou l’absence des bibliothèques, la dégradation de la lecture, etc., tout cela participe à la formation des futurs lecteurs, en déterminant autrement leur avenir et leurs engagements.
Quel est le rôle de l’écrivain contemporain? Quel est son pouvoir dans un monde de télécommunication intense? Dans un monde où l’information devient une arme incontestable?

Le rôle de l’écrivain actuel

L’écrivain actuel est pris entre deux feux: d’un côté, les lecteurs obsédés par les jeux-vidéos; de l’autre, ceux qui sont obligés de lire dans le cadre de leurs études, mais qui privilégient la consultation de documents électroniques ou encore de sites, voire de moteurs de recherche célèbres qui sont pris comme des sources indiscutables de l’information Dans notre cas, nous sommes obligés parfois de diffuser nos écrits ou nos extraits par voie électronique, afin d’entrer en interaction avec des lecteurs virtuels: des gens ordinaires pris pour des célébrités, des arnaqueurs, des enfants pris pour des adultes, des adultes pris pour des enfants, des femmes, des hommes, des hommes pris pour des femmes ou le contraire. Nous nous demandons si nous sommes toujours capables d’identifier les lecteurs réels et leur typologie? Leurs cultures, leurs identités, leurs horizons d’attentes et leur réaction face au texte?
Au sein des réseaux sociaux, tels que le Facebook, le lecteur devient écrivain, commentateur, réalisateur, pamphlétaire, engagé, enragé, insensé, politicien, journaliste… Il peut prendre plusieurs masques, plusieurs tâches et même juger ou condamner l’auteur. Dans ce sens, nous avons été à plusieurs reprises menacée, insultée, encouragée, applaudie, déroutée… Sauf que pour certains, une femme écrivain ne peut être apte à l’engagement littéraire. Parfois, d’autres femmes qui appartiennent à d’autres idéologies, à d’autres partis-pris politiques ou autres, nous attaquent sans comprendre vraiment l’essence d’un poème, d’un statut ou la visée d’un récit. Dans le monde actuel, le contact direct devient un risque, un danger et non une simple interaction communicative.
En effet, parfois l’auteur se trouve face à d’autres engagements erronés, destructifs, qui mettent en relief des idées négatives, des projets suicidaires, mais qui sont glorifiés et diffusés en plein public, ce qui favorise la perte de nos jeunes ou leur conditionnement par des sites et des slogans qui deviennent des convictions, voire des croyances. Ainsi, notre engagement est peu utile quand nos livres restent marginalisés ou notre présence peu sollicitée, dans la mesure où les prétendues élites intellectuelles sont souvent choisies et désignées d’avance. Toujours les mêmes visages, les mêmes délires: rien ne change dans une société qui vit dans le passé et essaie toujours de le ressusciter, parce que nos foyers manquent généralement de pain, de sécurité…
La lecture et l’écriture ne sont qu’une mise à niveau qui facilite le déchiffrement d’un panneau, la compréhension d’un film, l’achat d’un objet désiré ou le message envoyé à un partenaire étranger, qui peut réaliser notre rêve d’exister loin d’une atmosphère étouffante et peu commode. Pour un écrivain femme arabe, l’écriture engagée est une aventure, un vrai défi, un combat quotidien dans un milieu socioculturel qui croit encore aux apparences conventionnelles, aux idées conformistes et figées. Comment pouvons-nous changer les choses quand ces dernières remontent dans le temps et dans l’espace et refusent de suivre la logique du progrès? Quand la moitié de l’humanité est camouflée, dissimulée, téléguidée et incompétente? Quel sera le sort des futures générations prises par la magie des nouveaux jeux-vidéos, mais qui refusent de modifier leur manière de penser ou d’agir?
Cela veut dire, que l’écrivain actuel ne peut plus être un modèle. Il ne peut plus représenter une affaire à la façon de Balzac ou Hugo. Il est devenu un simple chiffre économique que se disputent les maisons d’éditions électroniques, pour leur permettre de faire fortune. Sa diffusion est limitée et ses livres peu achetés. Un écrivain-enseignant comme c’est notre cas, peut au moins transmette ce virus d’aimer et d’apprécier un texte littéraire à ses étudiants, dans le but de le discuter, de le décrypter, de le redécouvrir, de le repenser. Pourtant, il sera amené à affronter des esprits rigides, passifs, qui ne font aucun effort pour avancer ou réfléchir; puisque réfléchir est une éducation, un exercice quotidien et non un choc instantané, que nos élèves ainsi que nos étudiants refusent carrément. Dès lors, comment un écrivain contemporain peut-il diffuser ses idées ou dire ce qu’il pense sans être contrarié?

La violence intellectuelle

Aujourd’hui plus que jamais, les écrivains sont pris au piège d’une censure plus large et plus pénible, surtout lorsque la société est sous-développée, archaïque, conservatrice et peu ouverte. Il suffit de mettre un poème sur sa page, qui réclame un droit ou mette en question un comportement ou une attitude, pour que des réactions inattendues surgissent, qui détournent les propos avancés en leur donnant des dimensions religieuses ou politiques, et vont jusqu’à réclamer la tête de l’auteur.
Menaces, harcèlement, accusations d’athéisme, de libertinage et cela devient plus grave s’il s’agit d’une femme écrivain! Désormais, le simple acte d’écrire représente un danger, exprimer sa pensée sans avoir peur d’être attaqué ou alarmé n’est plus facile; et encore être capable de confirmer son engagement et ses intentions devient moins envisageable qu’avant. Nous avons présentement affaire à un public divers, à des lecteurs qui pénètrent le net non pour adhérer à une réflexion ou lire un auteur, mais pour diffuser immédiatement leurs propres pensées et leurs propres convictions, qui sont plus acceptées et plus diffusées que les idées spirituelles, humaines ou scientifiques. L’auteur arabe se trouve dans une impasse face à ce genre de situations et préfère s’abstenir au lieu d’entrer dans une discussion vaine avec des lecteurs qui ont une pensée unique et des engagements obscurs. Répondre aussi à certaines interactions devient embarrassant, car s’exprimer sans contraintes ou sans être mal interprétée ou ciblée devient impossible.
En effet, quand l’ignorance se propage, quand on sacralise un mode de vie, une manière de s’habiller ou de parler, oser montrer sa différence est un vrai défi, surtout pour une femme. Cependant, nous avons cru que les moyens technologiques peuvent servir l’écrivain et non le condamner. Le danger de ces moyens réside dans leur facilité et dans leur rapidité, tout le monde peut y avoir accès et n’importe qui peut les exploiter pour diffuser ses conceptions et ses opinions. Le plus dangereux, c’est que les écrits banals, fanatiques, érotiques, gastronomiques sont les plus consommés. Par contre, les écrits engagés, philosophiques, scientifiques, littéraires sont rarement consultés par nos jeunes.
Ces derniers fuient une société camouflée, pour se défouler ailleurs ou laisser le champ libre à leur déprime d’esprit et d’âme. Nous sommes victimes d’une violence intellectuelle due à la qualité de l’enseignement, à la domination des partis-pris, des traditions qui ont remplacé la religion, à la place que la femme occupe dans une société masculine, à la prolifération des réflexions ténébreuses, qui trouvent toujours des jeunes oisifs, à la mentalité rigide et archaïque qu’aucune technologie ne peut rénover. Comment sortir de l’impasse et comment reprendre son rôle?

Y a-t-il une solution?

Les intellectuelles doivent sortir de leur trou pour reprendre leur rôle dans le développement des esprits, afin de pouvoir équilibrer ce système accru de l’information et des idées diffusées qui dépassent leur rythme. Travailler d’urgence, ensemble et en groupes, sur des projets d’éducation, de programmes, sur des futurs livres pédagogiques, sur la littérature pour la jeunesse, sur des chaînes spécialisées et gratuites, sur des documents électroniques, sur des sites scientifiques et sociales, qui développent ou forment les jeunes, dans la mesure où ces nouveaux réseaux sont devenus la nouvelle force qui gère la planète, qui met à l’envers le monde entier. Ce ne sont plus les politiciens qui commandent, ni les journalistes ou les écrivains qui détiennent la vérité ou qui sont capables de modifier les choses et les êtres, ce sont de simples gens qui manipulent un ordinateur, qui cèdent à la magie du pouvoir d’une technologie, qui a des avantages mais aussi des conséquences néfastes sur l’avenir de l’humanité, qui sont désormais responsables du sort de la planète.
L’univers actuellement est déséquilibré. L’Asie prend la relève. Un fossé sépare les pays développés et les payés primitifs. La technologie mal distribuée ou mal utilisée est un vrai péril. Par conséquent, l’écrivain est amené à adapter son rythme à celui du monde tout en réglant sa montre pour rester dans le temps de sa société et essayer de trouver une issue pour la faire avancer dans la bonne direction. Mieux vaut tard que jamais.

Site web:  https://nadiabirouk.wordpress.com

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