Mohammed Benzakour · Pays-Bas

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4. LITTÉRATURE ET EXIL

Yemma. Nature morte d’une mère marocaine: Le Nouvel Exil

S’agissant du thème de l’exil, il me semble que le plus efficace (urgent) est de s’intéresser à la première génération de migrants qui a rejoint l’Europe, en particulier ceux qui sont vieux et malades. Ils sont triplement exilés: exilés de leurs terres, expulsés de leur jeunesse et séparés de leurs enfants. Mon livre, Yemma, qui est consacré à ma mère handicapée, traite, involontairement, ce thème.
«Mohammed, lève-toi!» Ce sont les (trois) mots que ma Yemma n’arrêtait pas de répéter chaque matin lorsque j’étais enfant, jusqu’au moment où elle me prenait sur le dos pour descendre les escaliers parce que ses paroles ne produisaient pas d’effet. Ce sont ces mots simples qui m’ont finalement permis de sortir de mon dilemme et de briser son anonymat pour une fois, contre son gré. En écrivant un livre sur elle.
Y repensant, j’ai découvert que l’écriture de Yemma était une entreprise dure et pénible. Elle consistait à donner à ma mère une «voix contre l’oubli», mais aussi de lui donner simplement une voix, car elle ne sait plus parler. Et j’ai pensé: le temps que j’écris, elle ne meurt pas.
Je suis arrivé aux Pays-Bas à l’âge de trois ans. Je suis le quatrième enfant d’une famille berbère de cinq enfants. Mon père nous avait précédés. J’ai grandi à Zwijndrecht, j’ai fait les études de sociologie et d’administration publique. Après une incursion dans la politique, j’ai finalement trouvé ma passion dans l’écriture. L’œuvre d’écrivains tels que Céline, Gogol et Tolstoï m’a inspiré. Aujourd’hui je suis billettiste et journaliste pour divers journaux et magazines. Je cherche à donner des points de vue originaux, souvent entre plusieurs cultures et religions, ce qui n’est pas tâche facile aujourd’hui, dans un continent qui est soumis à de très forts sentiments populistes de droite.
La rédaction de Yemma m’a fait prendre conscience de la mort, de plusieurs manières. Aux Pays-Bas nous parlons constamment de «vivre ensemble» dans la société multiculturelle, mais nous n’avons jamais parlé de «mourir ensemble». Le séjour de ma mère dans un hôpital hollandais de long séjour m’a fait comprendre que je devais considérer la mort comme un camarade, un compagnon de route, et non comme un ennemi.
Ma mère s’est retrouvée dans le monde hospitalier après un accident vasculaire cérébral, qui s’est probablement produit en raison d’une erreur médicale. En conséquence, une grande partie de son corps s’est trouvée paralysée et elle a perdu la parole.
L’ancienne maison n’était plus adaptée à son état de santé. Nous avons dû attendre longtemps un logement convenable où elle et papa pourraient être réunis.
Ces années pendant lesquelles j’ai pu voir le monde hospitalier de l’intérieur m’ont fait prendre conscience qu’il y a un manque flagrant de soins appropriés pour les «immigrants de la première génération», une génération qui vieillit et tombe malade. Beaucoup de Turcs et Marocains âgés ne parlent pas le néerlandais et ont à peine été scolarisés. Cette génération ne comprend, en outre, peu ou rien des méthodes éducatives et des symboles néerlandais. Pourtant, il s’avère que, dans l’hôpital où ma mère séjournait, aucune approche spécifique n’a été mise en place pour ces patients.
A un moment donné, ma mère a arrêté de manger les repas hollandais parce qu’elle en avait marre. Nous avons donc apporté des plats faits maison, des sardines aux oignons, du couscous, du thé à la menthe, ce qu’elle a trouvé délicieux. Elle mangeait à nouveau! Mais, à un certain moment, le gérant du restaurant ne l’a plus accepté. Ce sont les règles de la maison, interdiction de manger des plats faits maison.
Grâce à mon entêtement et à mon obstination, ma mère n’est pas morte de faim, parce que j’avais trouvé un endroit au sous-sol. J’y donnai à ma mère en secret nos plats marocains à manger pendant les plus froids mois d’hiver.
Avec le retour du printemps, lorsque le soleil a brillé de nouveau, j’ai pu aller avec ma mère au jardin pour manger. Elle ne mangeait pas au restaurant.
Ma mère est analphabète. À l’orthophoniste j’ai fait une suggestion pratique: il pourrait être utile d’utiliser par exemple des enregistrements des récitations du Coran. Sa seule réponse fut qu’elle n’avait aucune envie de plonger dans l’Islam.
Dans un moment de désespoir, j’ai eu envie d’appuyer sur l’accélérateur et de foncer contre la glissière de sécurité. Cela peut choquer au premier d’abord. Mais quiconque a vu souffrir un proche et ressenti son impuissance à adoucir cette souffrance le comprendra immédiatement.
Cependant, j’ai choisi de continuer à prendre soin de mes parents jusqu’au moment où on leur a attribué un logement convenable, au neuvième étage. L’écriture de ce livre, principalement la nuit, m’a aidé à tenir bon, grâce aux vieilles anecdotes. Mais j’ai en même temps essayé d’expliquer des enjeux sociaux actuels.