Mohamed Berrada · Maroc

08 IMG_5326 Mohamed Berrada

2. ENGAGEMENT POURQUOI FAIRE ?

Défendre la vie à travers une Démocratie Littéraire

J’appartiens à une génération marocaine qui a vécu à cheval entre deux périodes: avant l’indépendance du Maroc et après son indépendance. Au temps du Protectorat français, l’acculturation a pris une forme contraignante qui visait une sorte de francisation de la langue permettant une domination culturelle totale. Or, la présence d’une culture arabo-musulmane ayant de racines profondes dans l’Histoire et les mémoires a servi de tremplin pour résister à l’occupation française, tirant profit de la modernisation qu’a connue la langue arabe aux pays du Moyen-Orient et de leurs mouvements de libération…
J’ai fait mes études, donc, dans une école appartenant au mouvement nationaliste marocain, qui avait comme objectif essentiel de contrer le projet de francisation. Ainsi suis-je resté proche de ma langue maternelle et suis-je tombé sous le charme de la langue des poèmes des Mouallaqat (anté-islamique), et d’un Abou-Nouass, et Al-Moutanabbi, et surtout la langue et la fiction féerique des Milles et une Nuits…
Mon séjour en Égypte de 1955 à 1960 m’a permis de découvrir la richesse de la langue arabe, surtout à travers le dialecte égyptien, très proche de l’arabe littéraire et riche en expressions inventives qui ont trouvé dans le cinéma un support efficace aidant à élargir et assouplir une Troisième langue qui prendra plus de force à travers les chaînes des télévisions arabes.
Mais mon séjour en Égypte m’a permis surtout de prendre conscience des grands enjeux de la littérature arabe moderne. En tant qu’écrivain débutant, je me trouvais devant un mouvement réaliste et réaliste socialiste, cautionné par le nassérisme; et en même temps, il y avait l’influence de la théorisation de l’engagement par J. P. Sartre, dont la traduction de son livre «Qu’est-ce que la littérature» est parue à Beyrouth en 1959.
L’autre volet qui préoccupait l’avant-garde littéraire arabe, à la fin des années soixante du siècle dernier, c’est la modernité dans le domaine de la création littéraire et artistique. Ainsi, je me suis trouvé devant trois voies qui m’attirent en tant que jeune écrivain aspirant à participer à la construction d’un Maroc post-colonial et qui répondrait à l’horizon d’attente d’une société assoiffée de changements profonds.
Ces trois voies sont représentées par trois tendances artistiques: le réalisme avec toutes ses nuances; l’engagement sartrien; et la modernité inspirée par les grandes figures de l’écriture dans le monde.
Si le réalisme a influencé une grande partie de la littérature arabe le long du vingtième siècle, pour des raisons socio-politiques, l’engagement sartrien incarnait un élément qui manquait à l’édifice du nationalisme arabe lancé par le nassérisme et le parti du Baath. Les écrivains arabes de l’époque cherchaient dans l’existentialisme la notion de liberté responsable, pour mettre en relief l’importance de l’individu dans la construction d’une société libérée et démocratique.
Il était tout naturel que j’écrive, à cette période, des textes traversés par des soucis réalistes et existentialistes. Mais mon séjour d’étude à Paris de 1970 à 1973 m’a permis de connaître de près les différents mouvements d’Avant-garde littéraires, liés plutôt à la Modernité et au post-modernisme. J’ai constaté alors que l’éclipse de l’engagement en littérature en Europe a ouvert en grand la porte de la remise en question de la conception de littérature et de ses possibilités.
Comme en écho, la littérature arabe d’avant-garde des années 1970 a remis aussi en cause ses rapports avec la société et la langue arabe sacralisée et s’est mise à la recherche de nouvelles formes plus adéquates aux nouveaux paysages socio-politiques, restés longtemps en marge.
Quand je parle de la modernité littéraire arabe, je n’oublie pas sa fragilité, du fait que cette modernité ne possède guère des racines et des socles suffisants pour se concrétiser dans le réel socio-politique. Toujours est-il que cette modernité bancale a pu influencer la littérature arabe et créer un processus d’innovation important.
Avec le recul, je trouve que c’est la défaite des armées arabes en 1967, devant l’armée d’Israël, qui a aidé à cristalliser une une littérature dissidente vis-à-vis des régimes arabes autoritaires et prédateurs.
Effectivement, cette dissidence marque un tournant important dans la trajectoire de la littérature arabe contemporaine, dans la mesure où elle a mis fin à une alliance avec l’imaginaire nationaliste qui assurait auparavant une cohésion entre société civile et dirigeants politiques, pendant la lutte contre le colonialisme. Avec cette rupture, on assistait depuis les années 70, à un retour en force du Moi qui ose chanter et décrire les désirs et les aspirations profonds de l’individu. Tels désirs ont été longtemps étranglés par la tutelle patriarcale.
Nous pouvons également considérer ce tournant de dissidence des écrivains comme le début d’un engagement et d’une résistance à part, qui continuent encore aujourd’hui.
Les caractéristiques de cette nouvelle littérature marocaine et arabe à laquelle j’appartiens, se résument à mon sens, à trois aspects:
Le premier, c’est un dégagement vis-à-vis des idéologies et des discours prêcheurs, pour pouvoir découvrir et approfondir d’autres zones d’engagement et d’expression, telles que la description des déceptions socio-politiques, et la mise en question des dogmes et valeurs de l’imaginaire nationaliste.
Secondo, accorder la priorité aux thèmes interdits et oblitérés par la doxa dominante, telles que les expériences personnelles, les désirs et phantasmes intimes… Autrement dit, accorder un grand intérêt à l’individu et ses conflits avec les traditions passéistes.
Troisième aspect, afficher une prédilection pour une esthétique qui assure une distance artistique protégeant le texte d’un langage idéologique redondant.
Grâce à cette distanciation artistique et expérimentale, la littérature peut incarner une forme de résistance face aux injustices et à la dérive tyrannique.
Comme on le sait, les pays arabes ont connu, depuis l’an 2000, des mutations accélérées en deux sens opposés. L’un concerne la mise en cause des régimes autoritaires, depuis décembre 2010. La signification essentielle de ce Printemps Arabe est l’exigence d’un nouveau rapport entre l’État et la société civile, rapport basé sur la démocratie et la reconnaissance du droit de la citoyenneté…). La deuxième mutation est l’éclatement des structures étatiques et sociales de plusieurs pays arabes, dû à la montée des mouvements intégristes islamistes, utilisant la religion pour des objectifs politiques. Ils font appel à des pratiques terroristes, barbares, et risquent de détruire l’espace vital des pays arabes…
Devant cette situation de déboussolement, de décadence et de guerre civile, l’écrivain ne peut rester à l’écart, surtout qu’il est visé depuis toujours par les Fous de Dieu.
Mais la prise de position des écrivains arabes ne peut être un simple rejet circonstanciel, ni un appui inconditionnel aux régimes défaillants en place. C’est plutôt l’engagement envers un avenir qui exige d’être ressuscité au milieu des ruines et du chaos.
De ce point de vue, la littérature arabe peut prononcer une plaidoirie pour la vie menacée par les ennemis de la vie et la tyrannie absolue.
Toutefois, pour que cette défense de la vie soit efficace, il faut que la littérature garde toute sa liberté et qu’elle s’ouvre à tous les thèmes et toutes les questions qui surgissent de notre réel de plus en plus désastreux. Autrement dit, les atouts artistiques et sémantiques réalisés par la littérature arabe depuis 1960 permettent de s’inspirer de tous les sujets sans restriction, et de poser les questions tabous pour participer à cristalliser une nouvelle conscience digne d’un Printemps arabe qui n’avorte pas.
L’engagement de l’écrivain moderne, comme l’a bien montré Jacques Rancière dans son livre Politique de la littérature (Ed. Galilée, 2007) exige qu’on prenne en considération la différence fondamentale entre politique et écriture. C’est que la politique «est une forme spécifique d’une pratique collective» tandis que la littérature «est une pratique définie de l’art d’écrire». Mais pour atteindre une démocratie littéraire, il faut abandonner toute hiérarchie «entre sujets et personnages (…) Il n’y a plus de beaux sujets ni de vilains sujets».
Ainsi, l’engagement de l’écrivain doit assumer ces distinctions qui protègent la spécificité de l’écriture et lui permettent de s’engager vis-à-vis de la vie dans sa totalité.

Décembre 2014

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