Kamel Riahi · Tunisie

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2.  ENGAGEMENT POURQUOI FAIRE ?

Quelle signification pour l’écrivain engagé aujourd’hui?

Dans cette intervention, je vais commencer par une parole de l’orientaliste allemand Hartmore Fendrich, qui est l’un de ceux qui s’intéressent à la littérature arabe et qui a traduit plusieurs romans arabes. Lors d’un récent entretien, il a dit qu’on jugeait les écrivains sur la base du contenu de leurs livres et uniquement sur les opinions qui y figuraient et non pas sur la base de normes esthétiques. Pour la littérature de l’Amérique latine, la situation a changé, mais elle n’a pas changé pour ce qui concerne la littérature arabe. Les écrivains du monde arabe ont toujours le sentiment que l’Occident ne les considère pas à leur juste valeur. Au lieu de les interroger à propos de l’esthétique dans leur écriture, on les interroge à propos de l’opposition dans leurs pays.
Il dit: «je me souviens d’un séminaire en Allemagne sur la littérature et un écrivain marocain était présent et on l’a interrogé sur la situation politique au Maroc. Il a alors répondu par une question: Peut-on poser une question au Ministre de l’Intérieur à propos de la littérature?» Dans ce diagnostic fait par l’orientaliste allemand à propos de la littérature arabe et la manière de l’appréhender, il estime que l’homme de lettres arabe est traité en Occident avant tout en tant qu’activiste politique. Mais cet orientaliste a aussi oublié un autre aspect, c’est que l’écrivain arabe se laisse abuser par cette façon de le présenter, ce qui conduit à une crise dans la littérature arabe, car l’écrivain arabe a omis de se préoccuper de son développement personnel en matière de création et a plutôt donné de lui l’image de l’opposant politique qui écrit des livres en laissant croire qu’il s’agit de littérature.
Ainsi l’écrivain arabe s’est impliqué non pas dans un complot mais dans une façon de se présenter. Lorsqu’il se rend à l’étranger, l’écrivain arabe est présenté comme un activiste politique et il accepte cette situation. Le concept d’engagement est en soi un concept vague, confus et porte plusieurs sens. J’estime personnellement que c’est un concept contraire la littérature elle-même. Que signifie donc l’engagement en littérature? S’agit-il d’un engagement à l’égard des normes esthétiques qui codifient le genre littéraire? Ou s’agit-il d’un engagement vis-à-vis des causes des peuples au sein desquels le texte a été produit? Ou alors un engagement à l’égard de l’idéologie de l’écrivain? Ou un engagement à l’égard des questions de l’heure que se pose l’humanité? S’agit-il de l’engagement dans son sens disciplinaire et dans le sens où la création serait comme une situation de dérapage et une sortie… Quelle relation y a-t-il entre le créateur en tant qu’être déloyal, dissident, lunatique et rebelle, et l’engagement, en tant que concept qui soulève les murs et les murailles et qui édifie les fondements moraux, religieux, esthétiques et de valeur, voire rationnels. La littérature peut-elle évoluer au sein de la pensée disciplinaire? Est-ce que l’histoire de l’évolution de la littérature dans le monde est soumise à une forme ou une autre d’engagement ? Que signifie d’envisager le créateur qui lève le drapeau de la liberté comme un concept immuable ? Quel est ce créateur qui se réjouit d’être qualifié d’engagé? Toutes ces questions qui jaillissent de ce sujet réaffirment que la question de l’engagement est une question complexe car elle représente le problème presque dans sa totalité, et sa compréhension va changer la réalité de la littérature malade chez nous.

L’écrivain engagé et la liberté

L’écriture est une des voies de la volonté de liberté. Dès que tu t’y engages, que tu le veuilles ou non, tu deviens engagé. Cette définition, proposée par Jean-Paul Sartre dans Qu’est-ce que la littérature? lie la liberté à l’engagement et ne voit pas de problème dans leur association; il va même jusqu’à les voir dans une relation indissociable existentialiste. Ce point de vue donne une fonction à l’écriture en dehors de sa fonction esthétique et artistique représentée par sa capacité de changer, changer la réalité politique et la réalité sociale. Cette acception nous amène forcément à la responsabilité de l’écrivain et à la fonction de l’écrivain. La définition de la fonction de l’écrivain, c’est de redessiner les traits de cette identité. Selon Sartre, l’écrivain est la personne engagée à l’égard de la cause de la liberté dans ses dimensions collectives et qui a choisi l’écriture comme moyen de réaliser cette liberté escomptée, que ce soit pour sa classe, pour son peuple ou pour d’autres peuples. A partir de là, ici le crayon devient la métaphore de l’arme c’est-à-dire le fusil. Cette position idéologique nous rappelle la réponse de Saramago dans l’un de ses entretiens où ce communiste impénitent dit: «mon objectif est de ne pas abandonner ces gens qui sont venus dans l’obscurité, car il s’engage pour les causes des marginalisés dans le monde». Ici l’écrivain se dresse comme un militant anticolonialiste, un opposant à la dictature et un défenseur des marginalisés, des pauvres, des gens de couleur, des opprimés pour des motifs sexuels, des femmes, des hommes, des homosexuels, des minorités.
De mon point de vue, cette tyrannie exercée par les thèmes sur la littérature en tant qu’art a conduit les mouvements littéraires et les expériences créatives dans les littératures émergentes, et j’insiste là-dessus, au déclin. En l’absence d’un puissant contexte de critique, d’une conscience intellectuelle et d’un goût esthétique authentique, la scène littéraire et l’écriture de manière générale tombent dans la simulation naïve de la réalité et dans une fonction tribunitienne vide de sens et superficielle sous le prétexte de l’engagement. À cet égard, nous rappelons ce qui a été écrit à propos de la cause palestinienne en termes de création, et à propos des soulèvements arabes récents et qui se poursuivent. Ainsi les institutions, y compris l’institution de la critique, ont commencé à privilégier cette catégorie d’écrivains par rapport à d’autres parce qu’ils sont des militants et non pas parce qu’ils sont des artistes.

De l’écrivain engagé pour la liberté à l’écrivain libre

Face à l’image de l’écrivain telle que l’ont définie Jean-Paul Sartre et Saramago, conformément à leur affiliation idéologique à la gauche radicale, une autre image de l’écrivain apparaît, celle qui a été dépeinte par le tchèque Milan Kundera dans Les testaments trahis, par exemple, qui part de la déconstruction du piège auquel s’expose l’écriture quand elle est préalablement engagée et qui est animée par des positions intransigeantes. Il considère en effet que l’écriture, et plus précisément l’écriture du roman, évolue dans l’univers de la relativité romanesque où il n’y a pas de place pour la haine. Le romancier qui écrit un roman pour régler ses comptes, que ce soit des comptes personnels ou idéologiques, est voué à un naufrage esthétique total et assuré, Kundera dixit. Puis il imagine dans un entretien amusant: «Kundera, un dialogue avec …» en trois questions. Il s’interroge: «est-ce que tu es un communiste, M. Kundera? Il répond non, je suis un romancier. Est-ce que tu es un dissident, M. Kundera? Il répond non, je suis un romancier. Est-ce que tu es de gauche ou de droite, M. Kundera? Non, je ne suis ni de gauche ni de droite, je suis un romancier». Fin du dialogue. À travers ce court dialogue, Kundera nous pousse à dessiner de nouveaux traits pour le romancier dans le sens d’une identité complète libérée de toutes les contraintes. Plus ses traits deviennent clairs plus il se libère, autrement dit, cette identité se libère plus que ce qui l’attire vers la réalité transversale, même si elle s’y attaque. Le romancier se tourne vers la réalité du fait que celle-ci incite à la création, non pas par dette ou par obligation.
Tous ceux qui ont suivi l’expérience de Mahmoud Darwich, par exemple, attestent de la profondeur de sa dernière expérience poétique depuis qu’il s’est libéré de la réalité, en comparaison avec la première expérience tribunitienne engagée au premier chef à l’égard de la cause palestinienne. Lui-même considère qu’il servait mieux la cause en écrivant une poésie humaniste qui touche le monde entier par son esthétique. Celui qui prend connaissance de cette littérature de haute facture va se rendre compte qu’elle émane d’un poète appartenant à un peuple qui vit sous occupation et qui résiste depuis des dizaines d’années sans cesser de produire de l’art, de la littérature et de l’esthétique. Ainsi Mahmoud Darwish était plus engagé à l’égard de sa cause lorsqu’il s’en est un peu libéré thématiquement.
L’institution produit ses écrivains et ses opposants. L’institution continue à produire ses écrivains pendant toutes les époques. Jusqu’à nos jours, l’histoire de la littérature est demeurée une double histoire: l’histoire de l’institution et l’histoire de la littérature dissidente, l’histoire du poète de la tribu et de la religion qui la défend face à la littérature des rebelles et des dissidents ou de ceux qui sont expulsés de l’institution et qui rejoignent les déserts, les terres d’exil et de l’aventure. C’est dans l’aventure que se développe la littérature, alors que l’institution, quelle que soit cette institution, empoisonne l’autre littérature graduellement, jusqu’à ce que l’écrivain se suicide ou que l’écriture se suicide.
Les régimes totalitaires arabes sont des régimes qui s’attaquent à la faculté de créer, alors que les régimes totalitaires en Occident se sont toujours attaqués aux créateurs en les tuant, en les liquidant ou en les mobilisant à leur service. Nous en voulons pour exemple les cinéastes qui ont soutenu Hitler et Mussolini, les écrivains, les dessinateurs et les sculpteurs qui faisaient campagne pour le communisme stalinien ainsi que d’autres exemples similaires. Quant aux dictatures arabes, elles s’attaquent au talent, elles tuent les fœtus dans les utérus. Elles assassinent les idées et remplacent les écrivains par des scribouillards. Le véritable créateur et le véritable écrivain se transforment ainsi malheureusement en militants.
L’écrivain écrit pour régler des comptes comme on l’a dit, alors que l’on n’écrit pas une œuvre littéraire pour régler des comptes. Ainsi, il s’exclut de lui-même de la sphère de l’écriture créative pour s’engager dans la sphère de l’écriture politique et journalistique. De ce fait, l’institution aura ainsi généré un opposant à elle, qui est en fait une condition de son existence. C’est là que se dessine la vulnérabilité de l’écrivain qui privilégie la cause sur la portée et les enjeux esthétiques dans son écriture.
Personnellement, et après une expérience que j’ai menée avec l’écriture sur le marginal et le roman politique à travers mes deux romans, Scalpel et Gorilla, dans lesquels j’ai essayé d’écrire une histoire qui mise sur l’aspect esthétique sans négliger les questions d’actualité politique et sociale, je me trouve aujourd’hui dans la situation où je me détache de cet engagement pour m’embarquer dans une expérience plus profonde à travers mes deux romans, L’amante du dépravé et Un an sans suicidés. Dans cette nouvelle expérience, je me suis délesté du poids des idéologies, de l’enjeu politique et militant, pour écrire un roman guidé par une histoire dont les racines sont ancrées dans l’imaginaire, se jouant du réalisme du lieu, allant au-delà de ses frontières, non pas à la recherche de l’universalisme, mais à la recherche du roman et la recherche de moi-même en tant que romancier créateur de fiction et non pas en tant qu’activiste politique. Tout en restant fidèle au marginal en tant que monde éthéré, je ne m’engagerai qu’à le trahir un jour, si je trouve dans un autre monde assez d’espace pour l’imagination et la création. Là où je trouverai une histoire je la poursuivrai, c’est là l’engagement le plus durable pour moi. Quant à ce qui est politique, on peut bien sûr considérer que toute écriture est une écriture politique, car elle est une vision particulière de l’univers. Comme le dit Colin Wilson, le roman est la meilleure forme de compensation de la réalité rejetée que l’être humain ait créée.