Kamal Ben Hameda · Libye

18 IMG_4920 Kamal Ben Hameda

4. LITTÉRATURE ET EXIL

Habiter ses mots

Fragments d’un pays en devenir

Dans ces paysages arides, au commencement régnait le chaos.
Navigateurs phéniciens, négociants grecs, empereurs romains, guerriers vandales, tribus arabo-musulmanes essayèrent de modeler ce tas de sable à leur image, sans s’aviser qu’ils ne formaient que les strates de cet homo libicus toujours en gestation et qu’ils ne purent jamais qu’esquisser les contours fluctuants de cette libyanité en devenir.
Car la Libye n’existe pas encore.
Ce n’est pas en traçant les frontières d’un pays qu’on lui donne un visage, même s’il devient une entité juridique et administrative, une donnée officielle que les autochtones se doivent d’intérioriser.
La terre n’en a cure qu’on la découpe, elle reste la même avec ses montagnes, ses rivières, ses mers et ses déserts ; mais si l’on morcelle l’humain…
Le Libyen se dit zintani, musrati, tripolitain, amazigh etc. Il n’adhère pas à une mémoire collective façonnée par des siècles d’histoire commune, il appartient à sa tribu, à la terre de ses ancêtres.
Sans le sentiment d’appartenance à un peuple où le centre n’est point le chef de la tribu mais le citoyen maître de sa parole, respectueux de celle de l’autre, de sa singularité et de son indépendance, le libyen restera porte-parole de la pensée tribale et passeur du dogme religieux.
La tribu est cette construction sociopolitique où prédominent les liens de parenté. À son sommet, le scheik représente le pouvoir temporel et intemporel. Cette organisation ne permet guère, contrairement à la cité moderne, l’avènement de l’individu, par la condamnation exercée à l’encontre de tout écart aux normes en usage.
Questionner son héritage culturel, ses traditions, sa conception de la vie et déconstruire les fondements de sa société, ses crédos et ses dogmes, c’est s’isoler, s’exclure, devenir «Khali’», un hérétique dont la mise à mort est légitime.
Or il faut advenir «Khali’» pour être de ce monde.
Pour accéder à la liberté, il faut reconquérir les territoires de sa propre expression enfouie sous des montagnes de dogmes officiels.
Se retrouver, recouvrer son être unique et différent, ne s’offre pas.
Entreprendre le périlleux voyage vers ce pays peuplé de sujets libres et de citoyens responsables où le «je» est roi, où l’altérité est reine.
Sous le règne du despote libyen, dans une société de séparation entre les sexes, les femmes, cloîtrées entre elles dans des espaces clos, ne jouaient aucun rôle dans la société civile. Quant aux jeunes mâles, s’ils n’appartenaient à quelque clan annexé au pouvoir, ils se trouvaient livrés à eux-mêmes, sur la place publique. Ils tuaient le temps: héroïne, haschisch, alcool frelaté… Durant cette ère où la lecture libre et la pensée indépendante étaient bannies, où il n’y avait ni clubs, ni espaces associatifs, ni partis politiques, ni journaux de culture et d’opinion autonomes, Internet, pour ceux qui pouvaient y accéder, devenait un refuge.
Tous sombraient dans l’oubli. Certains survivaient du petit commerce, d’autres essayaient d’émigrer.
Leurs rêves, désirs, ambitions, refoulés, ne pouvaient qu’imploser.
Au grand jour de l’insurrection générale, ils avaient hâte d’en découdre; il ne leur restait plus rien et ils n’avaient plus rien à perdre. Sortis en masse en jeans et tee-shirts, ils allaient à la mort.
La guerre en tongs était en marche.
Ces jeunes gens, dans le mouvement de leur révolte, ont pulvérisé le mur de la peur. La peur des mots interdits qu’ils criaient haut et fort. Ils nous disaient leur désir de vivre décemment: obtenir un habitat, un travail, pouvoir fonder une famille et croire en des lendemains ouverts. Que disent-ils aujourd’hui?
Dans ces villes détruites, cités fantômes dont les rues sont inondées, les bâtisses écroulées, dans ces cimetières remplis de carcasses de chars, de tanks et d’odeur de mort, les murs porteurs d’une parole retrouvée témoignaient pour l’édification de la cité nouvelle.
Certains murs portent les noms des combattants morts au combat ou leurs portraits, fragiles photos assemblées comme fondement d’un monde à renaître; d’autres portent la signature de «Thouars», témoignage de leur passage et de leur combat en tant qu’entité régionale ou tribale. Ainsi, il y a des murs «polyglottes», couverts d’inscriptions en arabe, en berbère transcrit en vénérables caractères de l’alphabet tifinagh, et même en anglais ou en français!
Ces «livres d’or de la révolution libyenne» visibles çà et là, révèlent aussi l’omniprésence d’Allah, créateur des cieux et de la terre, maître de l’Espace et du Temps, qui se rit de la vanité des pouvoirs terrestres et au nom de qui on a abattu le tyran.
La lutte contre le tyran ayant été menée, reste, plus long, plus douloureux, le chemin de la reconquête de soi, contre la soumission à toutes les oppressions admises, intériorisées au plus intime de chacun.
Ces descendants des Libous avec tous les autres peuples de cet «espace arabe», qui vivent toujours dans un temps allahlogique, pourraient-ils établir des ponts avec leurs voisins du Nord, qui eux vivent dans un temps dit post-idéologique, et créer ensemble un temps partagé, celui de l’humain dans sa diversité et sa complexité, qui deviendrait le centre de leur interrogation pour construire un avenir commun? Ou resterait-il deux lignes parallèles, chacune prisonnière dans sa durée, sourde aux plaintes et aux bruissements de l’autre?

Entretien sur l’Exilé

Lorsque j’ai interrogé Monsieur K. sur ce sujet, il m’a répondu qu’il ne se considérait nullement comme un exilé tout simplement parce qu’il n’a jamais eu de patrie –il n’a jamais su ce que c’était– et que, par ailleurs, il s’en moquait:
«Je nomadise. J’appartiens à une mémoire fragmentée plurielle» a-t-il ajouté.
Pour lui un exilé est une personne coupée de sa propre parole profonde, de son empreinte dans l’existence.
Enfant, à l’école, on lui a appris à ruminer qu’il était arabe et musulman et que son pays se nomme la Libye, des propos qui lui paraissaient alors obscurs, absurdes.
Or, aujourd’hui il ne se considère ni arabe ni musulman. Quant à la Libye, c’est une nation qui n’a jamais existé. Pour lui c’est une construction chimérique, éphémère.
Les autres peuvent le définir comme bon leur semble, à partir de leur prisme truffé de codes, de formatages…
Lui, il se vit comme une pulsion, une parole.
Il estime que l’arabe est une langue, et non une appartenance à une communauté supérieure; une certaine analyse du réel et non un drapeau pour lequel on meurt sur un champ de bataille. Quant à l’islam, il constate que c’est une religion qui suppose, dès le départ, que l’homme, ontologiquement, est un exil; il a été chassé du paradis, car il a rompu l’alliance avec Allah et depuis il vit en diaspora.
«En plus l’islam, comme toutes les théologies, se présente comme la seule et unique vérité. L’écriture, par contre, se déploie dans une autre géographie: elle ne propose point de solution mais se vit comme témoin de l’énigme; elle s’interroge, s’étonne, s’émerveille».
«La religion donne des réponses, l’écriture provoque des questionnements; pour elle, l’univers est un mystère, un lieu de grâce, de témoignage et non un lieu d’errance, de punition».
Il trouve que dans les pays arabo-musulmans on naît arabe et musulman. Alors qu’il observe qu’on ne naît pas musulman mais qu’on le devient, sinon on est un perroquet qui passe toute sa vie à répéter le langage des morts.
«C’est là que réside aussi l’exil; être étranger à sa propre parole, et vivre, comme dans un rêve, sans se rendre compte ou soupçonner un instant que nous avons notre propre langage, notre véritable identité».
Il m’a dit: «Peut-être que les soufis sont les véritables musulmans dans le sens où ils ont trouvé une autre parole, la leur, derrière celle du Coran».
Il a conclu en disant: «Je suis un nomade en dérive, un bohémien en itinérance vers un lieu que seule l’écriture pourrait approcher, nommer, vers ces contrées qui ne sont pas encore nées, vers cette lumière secrète et discrète que ne pressentent que ceux qui entendent leur source bruire, leur cœur battre leur silence advenir prière».
Il s’est arrêté un moment avant de reprendre: «et je répète pour ceux qui veulent bien entendre que je suis de ceux qui disent que celui qui n’habite pas ses mots, n’habite pas le monde et n’est pas dans la vie. Pour reprendre une métaphore: l’écriture est le sel et le sang qui irriguent les artères de l’être».
Mais il apporte une nuance surprenante: «Pourtant je vis l’acte d’écrire comme un aveu d’échec. Le vrai lieu de l’exil est, peut-être, celui qui nous coupe des prairies de l’enfance (là où est l’origine de toute véritable écriture) et que l’écriture tend dans sa chute, tant bien que mal, à se rapprocher de ce silence primordial auquel je tends et duquel j’ai été arraché».

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