José Rodrigues dos Santos · Portugal

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1. ÉCRITURE ET POUVOIR

Un pouvoir contre le pouvoir

Pouvoir et écriture, pouvoir est écriture et écriture est pouvoir.
Le pouvoir est une question de contrôle qu’on exerce à l’aide des mots. Pour exister, le pouvoir a-t-il besoin des mots et de la parole. Il n’y a pas de pouvoir plus grand que le contrôle de ce qui se passe dans le cerveau des gens, et le moyen de le faire est l’écriture. C’est pourquoi, si on laisse l’écriture entre les mains d’un pouvoir, on ne tarde pas à arriver au mensonge. Ainsi, nous croyons à la liberté d’expression. Tout le monde peut exprimer son point de vue et tout pouvoir peut s’exprimer. La liberté d’expression est un pouvoir contre le pouvoir.
Nous sommes même arrivés en Europe à un point très intéressant: la loi portugaise, par exemple, a toujours défendu le droit des gens à ne pas se faire insulter. Mais ce fait n’est plus un crime dans l’Europe d’aujourd’hui, puisque on peut insulter une personne. Cela relève de la liberté d’expression. Le principe européen veut que même l’insulte relève de la liberté d’expression. On arrive ainsi à un moment où l’on se demande s’il existe une limite à ce droit, en tant qu’écriture de pouvoir. Peut-on aller jusqu’à tout dire, tout écrire?
L’écriture est une arme. Seulement voilà, les armes peuvent être utilisées pour chasser, parce qu’il faut manger, mais aussi pour assassiner. Les armes servent à se défendre, mais aussi à attaquer. C’est donc l’utilisation que l’on fait des armes qui fait la différence. Il en va de même de l’écriture et le la liberté d’expression. Comment faut-il l’user? Dans Le Capital, Karl Marx mène une critique du capitalisme et le met à nu. Ceci dit, cet ouvrage a donné lieu à un système bien pire encore que le capitalisme. Là n’était pas l’intention de l’auteur, je le pense. Nous sommes en présence d’un exemple où le pouvoir d’une écriture a échappé à son créateur. Le communisme est inspiré du Capital, en réponse au capitalisme; mais cette critique brillante du capitalisme a mal tourné.
Par ailleurs, quand on parle des limites de la liberté d’expression, de l’écriture en tant que pouvoir, et quand on essaie de répondre à cette question de savoir si on peut tout dire, on arrive à ouvrages comme Mein Kampf d’Adolf Hitler et Les Signaux sur la route, de Sayid Qutb, des livres qui nous montrent qu’il existe vraiment une limite. Dans Mein Kampf, Adolf Hitler défend la violence et le racisme et dans Les Signaux sur la route, nous voyons Sayid Qutb partir à la défense de l’islamofascisme et de la violence par des raisons religieuses. On a conclu ainsi qu’il y a une limite à la liberté d’expression. On peut tout écrire, à l’exception des choses qui conduisent directement à la violence. Telle est la limite de la liberté d’expression.
Le pouvoir d’écrire, c’est de créer le mensonge, mais paradoxalement aussi d’imposer la vérité. Sous la plume de Schopenhauer, philosophe allemand, on lit ceci: il arrive souvent que la vérité ne s’impose jamais. Nous le savons, dans de nombreuses situations, qu’il y a un mensonge, et ce mensonge est permanent. Dans ces situations, la vérité ne s’impose jamais. Souvent aussi, la vérité s’impose, mais cela prend du temps et seulement après un processus très difficile. Mais, a-t-il écrit, dès le moment où la vérité s’impose, elle ne sort plus jamais de sa place parce que, comme un phare, l’on reconnaît que c’est la vérité. La vérité correspond à une relation entre les paroles et les faits, mais la vérité est davantage encore, car on reconnaît souvent intuitivement la vérité.
Quand on lit Le Procès de Kafka, nous comprenons qu’il nous dit la vérité sur une certaine justice. Le Procès est un travail de fiction qui nous présente la vérité. Et j’aime ce livre parce qu’il m’amène à mon premier bouquin. J’ai écrit mon premier roman dans une collection qui s’appelait «fiction/vérité». C’est dans ce domaine que je trouve que la fiction a la plus grande puissance. La littérature permet à la fiction de nous montrer la vérité des façons que ne sont pas accessibles aux discours non fictionnels. J’ai commencé à écrire alors que j’étais journaliste et je suis par ailleurs professeur à l’université de Lisbonne. Je me suis rendu compte que le discours non fictionnel, tels le discours journalistique, le discours de l’histoire et le discours juridique, ne nous présentent généralement pas la vérité à cause des conventions. Souvent, en tant que journaliste, je sais que quelque chose est vrai, mais je ne peux pas la raconter car il me manque la preuve. Et c’est la règle dans cette profession que de disposer de la preuve. Il en va de même du discours juridique. Souvent, dans un tribunal, on n’arrive pas à la vérité parce qu’on ne peut pas faire la preuve des faits. Même chose avec le discours de l’histoire.
En tant que romancier, je me suis rendu compte que je pouvais dire la vérité sans même disposer d’une preuve. Je sais que quelque chose est vraie et, même si je ne peux pas le prouver, je la présente quand même. Si quelqu’un me demande «as-tu des preuves?», je réponds que mon discours est fictionnel. C’est exactement ce qu’a fait Kafka. Il nous a présenté la vérité d’une façon fictionnelle. Voilà où réside la véritable puissance de l’écriture en tant que fiction.
Écriture et pouvoir. Où est le pouvoir? À l’écriture.
Un jour, j’étais journaliste à Londres et j’ai fait un reportage sur Amnesty International. J’ai visité les bâtiments de cette institution et j’ai parlé avec son responsable, à qui j’ai posé la question évidente:

– Que faites-vous ici à Amnesty International?
– Et bien –il m’a répondu– tout ce qu’on fait, c’est écrire des lettres pour les prisonniers de conscience.
– Très bien, et ensuite?, ai-je poursuivi
– C’est tout.
– C’est tout? Vous ne faites plus rien?
– Rien de rien.
– Mais… qu’est-ce que c’est que cette bêtise?
– Non, cela n’a rien d’une bêtise, c’est le pouvoir de l’écriture. Que se passe-t-il? Nous savons qu’une personne a été emprisonnée pour avoir exprimé son opinion, où que ce soit dans le monde. Nous écrivons alors des lettres très polies adressées au ministre de la Justice du pays concerné, où nous disons: nous savons que monsieur Untel se trouve derrière les barreaux et nous voulons qu’il soit libéré parce qu’il n’a rien fait de mal; il a simplement exprimé son opinion.
Et vous savez ce qui se passe? Les gouvernements de ces pays reçoivent ces lettres, une, deux, cinq, dix, trente et ils finissent par se dire que cette personne a décidément beaucoup d’amis. Or, les bourreaux aiment travailler dans l’ombre, ils n’aiment pas travailler sous les projecteurs.

Là se trouve le pouvoir de l’écriture, elle permet d’éclairer les actes d’une personne qui se trouve dans l’ombre. Donc, quand on reçoit des lettres, ces gens-là y font attention et deviennent soudainement très prudents. C’est une des très grandes leçons que j’ai apprises dans ma vie de journaliste et d’écrivain. En tant qu’écrivain, c’est dans la présentation de la vérité que se trouve mon pouvoir. C’est alors que je puis imposer la vérité, par opposition au mensonge.
Le stylo est vraiment plus puissant que l’épée.