José Manuel Fajardo · Espagne

19 IMG_5485 Jose Manuel Fajardo

4. LITTÉRATURE ET EXIL

Fils d’un pays d’exilés

On me demande de consacrer mon intervention à mon expérience personnelle en matière d’engagement littéraire et je vais essayer de m’en tenir à cette demande. Mais ça ne va pas être facile, car l’expérience de l’exil fait partie constitutive de l’identité espagnole. On pourrait dire mieux: l’exil représente le trou noir de l’identité espagnole, la part de notre identité qui est niée par la version officielle. La partie invisible de nous. Je dis Nous car, moi, je persiste à croire qu’on peut parler de Nous, quand on parle de l’Espagne.
Mais il s’agit d’un Nous diffèrent de l’idée de communauté imposée par la version officielle de l’identité espagnole. Le Nous qui m’intéresse et à propos duquel j’écris depuis vingt-cinq ans, c’est le Nous qui inclue la mémoire, les expériences et la descendance des successifs exils des espagnols.
Alors, pour parler de mon engagement littéraire à propos de l’exil, je commencerai par dire que je suis fils d’une nation d’exilés. Le fait qu’il y ait déjà plus de quinze années que j’ai quitté l’Espagne ne vient que confirmer cette condition.
La construction de l’identité espagnole a était faite à coups d’amputations du corps social. La Renaissance et le début de la construction nationale, laquelle s’est développée en parallèle à la construction de l’empire espagnol, ont été marqués par une première et brutale amputation culturelle et sociale: l’expulsion des juifs en 1492. C’est le moment précis que j’ai choisi pour placer l’action de mon premier roman, Lettre du bout du monde, dans lequel j’imagine la rencontre, merveilleuse et atroce, des habitants de ce que nous appelons le Nouveau Monde avec les européens commandés par Christophe Colomb, qui amènent avec eux leurs rêves, leurs préjugés et leur convoitise, et parmi eux un juif converti, le traducteur Luis de Torres. Ce moment est extrêmement paradoxal car l’expulsion a coïncidé avec la découverte de l’Amérique et la naissance de ce qu’on appelle le Monde Moderne, qui se caractérise par son rationalisme, les découvertes scientifiques et géographiques et le grand débat de la tolérance.
Pendant les siècles où l’Europe a développé ces concepts, l’Espagne officielle –c’est à dire, celle qui est représentée par ses institutions politiques, dont la Monarchie a été la principale− est intervenue dans le bras de fer entre le Progrès et la Réaction en représentant, dans la plupart des cas, la pesanteur du passé.
Ce n’est pas un hasard si, au moment où, au XVIIIème siècle, les idées des Lumières trouvaient des soutiens au cœur de l’Europe, en Espagne régnait encore l’Inquisition. Je suis fils d’un pays qui a vécu 350 ans sous l’Inquisition! 350 ans d’une machine totalitaire au service du pouvoir politique et de l’intolérance religieuse.
Pendant ces trois siècles et demi on a connu, en plus de l’expulsion des juifs, l’expulsion des gitans en 1494; l’expulsion en 1609 de la totalité de la communauté morisque, ces descendants des musulmans espagnols qui étaient restés dans la péninsule après la chute du royaume de Grenade, et dont les droits, que les rois d’Espagne avaient promis de respecter, ont été violés systématiquement au point de les pousser vers une insurrection armée. Ils ont vécu une expérience encore plus douloureuse que les juifs, car, contrairement à ces derniers, ils furent tous expulsés, sans exception, même ceux qui s’étaient convertis au christianisme par conviction. Et, finalement, on a assisté à l’exil des libéraux qui pendant le XVIIIème siècle essayèrent d’introduire en Espagne les idées des Lumières et de s’opposer au despotisme du roi et de l’Église Catholique.
J’ai tenu à ce que tous ces exils soient présents dans ma littérature.
J’ai raconté la persécution des espagnols éclairés du XVIIIème siècle et leur participation à la Révolution Française, comme exilés, dans mon essai narratif L’épopée des fous. Des Espagnols dans la Révolution Française, qui n’est pas encore traduit en France. Ces Espagnols étaient traités de fous à l’époque, comme le poète José Marchena, qui avait la folie de réclamer: «le droit à la liberté d’expression» ou «la nécessité de séparer l’État de l’Église». Folies que nous, étudiants, reprendrons presque deux siècles plus tard à l’Université de Madrid, pendant les manifestations de 1975, au temps de la Transition politique, au risque d’être expulsés de la Fac.
Dans mon roman Les imposteurs, je parle de l’expulsion des morisques et de la création d’une étonnante république pirate, fondée par ces exilés au Maroc, au XVIIIème siècle: la république de Salé la Neuve, celle qu’aujourd’hui on appelle Rabat, capitale du Maroc.
J’ai recherché les traces, effacées par le temps et par l’oubli, des juifs espagnols qui sont restés en Espagne, convertis au catholicisme bon gré mal gré, en 1492, dont les descendants ont subi le régime d’apartheid des statuts de pureté de sang qui leur interdirent, pendant de siècles, de nombreuses activités, et les poussèrent à une existence de persécutés, dont l’identité devait être vécue en cachette, de façon clandestine, obligés qu’ils étaient à pratiquer le mensonge comme seul moyen pour survivre. J’ai repris ce thème tragique dans mon dernier roman, Mon nom est Jamaïca, dans lequel j’ai suivi la dérive affolée d’un espagnol d’aujourd’hui, historien de formation, qui, après une expérience traumatique, la perte de sa femme et de son fils, est poursuivi par l’idée obsessionnelle qu’il est juif en réalité. Dans sa folie, il est confronté aux fantômes du passé réincarnés dans le monde actuel.
Ce voyage dans le passé, qui est présent dans un grande partie de mes livres, est aussi une forme d’engagement littéraire dans le présent car ce passé n’a pas cessé d’exister. Les fils du passé lient encore les pieds de la société espagnole, de ce corps social mutilé d’exils qui, chaque fois qu’il a essayé de se reconstruire dans sa diversité niée, a subi de nouveau le coup de l’intolérance la plus brutale.
Le dernier épisode de cette tragique malédiction a été la Guerre Civile espagnole. En réalité, notre septième guerre civile, car civiles ont été la guerre des morisques d’Andalousie en 1570, la guerre de succession d’Espagne en 1701, entre les partisans des Bourbons et les partisans des Habsbourg (à l’origine du conflit politique en Catalogne), la guerre d’Indépendance contre Napoléon en 1808, dans laquelle une bonne partie des espagnols d’idées démocratiques était du côté des français, et les trois guerres carlistes, lesquelles ont opposé, entre 1833 et 1876, les partisans des idées libérales aux partisans du traditionalisme catholique.
Je suis né dans l’Espagne du franquisme et j’ai été élevé dans la pire des versions officielles de l’identité espagnole: celle qui réduit l’Espagne à la dimension catholique et refuse la pensée laïque. C’est contre cette idée de l’Espagne que je me suis révolté, en tant que citoyen, dès que j’ai eu 16 ans, en militant dans la clandestinité au Parti Communiste pour essayer d’amener la liberté à mon pays. C’est contre cette version officielle de l’Espagne que je me suis révolté en tant qu’écrivain en recherchant dans mes livres les traces de ces autres parties qui forment l’Espagne que j’aime, l’Espagne de la diversité, l’Espagne enracinée en même temps dans les cultures laïque, catholique, musulmane et juive. Nous avons besoin de construire un autre récit de notre mémoire collective, un récit complet, sans amputations, parce que c’est notre mémoire qui nous dit qui nous sommes.
Malheureusement, la pulsion intolérante, semée dans la société espagnole par presque cinq siècles d’uniformité forcée, est toujours présente et on l’a retrouvée même après la mort de Franco et la disparition de sa dictature.
D’une part, la droite espagnole est devenue démocratique, mais ses racines plongent dans ce passé d’intolérance et, en particulier, dans la vision nationale-catholique, comme vient de le dénoncer cette semaine, très lucidement, un autre fils de l’exil, le grand écrivain Juan Goytisolo, lors de sa réception du Prix Miguel de Cervantes en Espagne. D’autre part, l’arrivée de la démocratie en Espagne, conditionnée dans ses premières années par la surveillance de l’Armée franquiste et par la permanence dans la structure de l’État des anciens tortionnaires de la dictature, a été accompagnée par le phénomène du terrorisme de l’ETA, un mouvement armé né sous et contre la dictature franquiste, qui a évolué vers un totalitarisme xénophobe jusqu’à imposer, de fait, une sorte de dictature de la terreur sur la société basque depuis 1977.
Je me suis engagé aussi contre cette forme de totalitarisme, en tant que citoyen, en militant dans le mouvement pour la paix au Pays Basque, où j’ai habité pendant dix années. En tant que journaliste, en dénonçant la pratique totalitaire des indépendantistes extrémistes. Et en tant qu’écrivain, en écrivant le roman Les démons à ma porte, qui raconte la séquestration d’un journaliste par l’ETA.
Mais, face à l’insupportable pression des partisans de l’ETA, qui fournissent aux terroristes des renseignements nécessaires pour organiser les attentats et qui menacent ouvertement ceux qui ne partagent pas leurs idées politiques, j’ai dû finalement abandonner l’Espagne à la fin de l’année 2000. Cette pression, dans mon cas, a été de toute façon moins forte que dans le cas d’autres intellectuels engagés contre le terrorisme, comme le philosophe Fernando Savater. Je dois exprimer mon admiration pour ceux qui ont eu le courage de rester au Pays Basque dans ces conditions épouvantables. Mais je n’ai pas été aussi fort qu’eux et, quand l’angoisse a bloqué mon écriture, j’ai pris le chemin de l’exil.
Pendant ces quinze années hors Espagne, j’ai eu l’occasion de rencontrer d’autres fils de l’exil. Des juifs séfarades en Grèce, qui ont conservé leur langue judéo-espagnole, un véritable trésor linguistique qui a fait survivre l’espagnol du XVIIème siècle jusqu’à nos jours, et à laquelle j’ai rendu hommage dans les pages du roman Mon nom est Jamaïca. Des descendants des morisques espagnols installés au Maroc après l’expulsion, ces andalous de Rabat fiers de leurs origines et de leur culture, qui regardent l’Espagne avec un amour sans contrepartie. Des fils et petit-fils de républicains espagnols, exilés en France ou en Amérique Latine après la guerre civile, dont la mémoire de la tragédie n’a jamais été vraiment honorée dans leur pays d’origine et dont le combat pour la liberté, dans l’Europe qui luttait contre le nazisme, a été souvent relégué injustement au rang des anecdotes de l’Histoire.
Ce sont tous mes frères. Ils sont ma famille, une famille que j’ai rencontrée dans ma vie et dans ma littérature en sortant de mon pays géographique, pour parvenir à atteindre le pays sentimental, celui qu’habitent les fils de l’exil, le seul pays dont j’avoue me considérer citoyen. Je rêve encore du jour où ces deux pays, le pays géographique, constitué en État, et le pays sentimental, répandu pour le monde à force d’exils, se fondront dans un seul. C’est pour ce rêve que j’écris et que je me bats.