Guita el Khayat · Maroc

24 IMG_5151 Guita el Khayat

5. LIBERTÉ, COUTE QUE COUTE ?

Écritures et libertés

C’est un texte que j’ai présenté en 1988, période pendant laquelle, au Maroc, il n’y avait aucune liberté, ni de presse ni d’expression, sans parler des autres libertés fondamentales dont il ne sera pas question ici. Il fallait dire les choses de façon ambigüe ou obscure dans un jargon incompréhensible comme celui de la psychanalyse ou dans la langue de bois, -c’est-à-dire conforme aux injonctions du régime-, du politiquement correct, des diktats sociaux et religieux et des impératifs de la censure (qui pesait, par exemple, sur l’importation des journaux et des livres: les livres dont le titre évoquait le sexe étaient bannis; les illustrations un peu douteuses étaient interdites, etc.).
Dans cette rencontre euromaghrébine d’écrivains, j’ai choisi d’intervenir dans le panel «la liberté coûte que coûte»: elle m’a en effet coûté énormément. Je ne voudrais pas raconter mes déboires et les horreurs psychologiques que j’ai vécues sous la dictature marocaine des années de plomb. Dans cet ordre imposé comme le meilleur et dès le début des années 60, la sociologie et la philosophie avaient été interdites dans l’enseignement public, remplacées par les études islamiques; les chaires de berbère et d’hébreu avaient été fermées dans tout le Maroc à l’indépendance, y compris à la Faculté de Lettres de Rabat qui, pourtant, avait vécu des heures prestigieuses avec les grands maîtres qui y avaient enseigné. C’est pourquoi, de ce texte mou et sans substance, j’ai aujourd’hui réécrit ce qui va être dit dans cette communication.

L’écriture

Parmi les principales définitions de l’être humain, celles qui font sa nature profonde, il y a l’aptitude à communiquer. Le langage est spécifiquement humain et peut être appréhendé et identifié par beaucoup de lecteurs depuis l’invention de l’écriture, des glyphes, idéogrammes, pictogrammes et écritures archaïques qui ont permis de faire des traces matérielles, identifiables par tous ceux qui connaissent les codes de lecture, ce que la voix humaine porte à travers la langage. Ce qui me permet de dire deux choses: d’une part, ma très profonde révolte contre la mise à sac des musées d’Irak, d’Égypte et de Syrie où des trésors ont été détruits, vendus, livrés aux trafics internationaux ; d’autre part, c’est que la lecture de l’écrit n’est pas possible pour tous les humains, 1 milliard d’entre eux étant analphabètes, parmi lesquels une grande majorité de femmes.
Nous sommes d’ailleurs déjà passablement analphabètes au regard des nouveaux moyens de communications audiovisuels de même que l’écriture traditionnelle est passablement malmenée aujourd’hui par les jeunes qui vivent une autre civilisation, sonore, lumineuse, technique, méprisant le déchiffrage donc l’effort… Ce qui ferait penser à une phrase sans équivoque de Dostoïevski, dans un autre contexte, qui exprimait la difficulté de composer des textes: «Mon petit, pour écrire, il faut souffrir, souffrir beaucoup». Mais, avant de parvenir à cela, à écrire des livres, des poésies, des romans, des aphorismes, des contes… L’écriture n’est-elle pas le moyen de dénombrer les richesses, de pratiquer le commerce, de gouverner et d’administrer, de communiquer avec Dieu?
L’écriture serait apparue au Proche-Orient, dans la ville sumérienne d’Ourouk puis elle aurait gagné l’Égypte et elle serait simultanément apparue en Égypte et en Chine. Elle est une chose mystérieuse mais fascinante, elle-même objet de beauté grâce à la calligraphie qui arriva à un très haut degré de raffinement esthétique chez les Chinois, les Japonais et les Arabes. Si l’écriture est très variée, les livres eux-mêmes s’y adaptèrent et s’adaptèrent aux langues, à la découverte de l’imprimerie, à la finalité de chaque ouvrage.
Les livres ont été d’abord religieux ou liés aux croyances: est-ce pour cette raison que l’on a essayé de transcrire ce qui ne pouvait disparaître, l’éternité de la foi? Le livre est, a toujours été, un objet considéré comme important, souvent sacré, quel que soit son contenu, même s’il existe des livres maudits. L’histoire est, par ailleurs, jalonnée d’autodafés et le fait, scandaleux, n’en est pas moins passionnant car il démontre sans équivoque l’importance du livre. Le fameux autodafé de Marrakech, par exemple, vers 1400, a eu raison de nombres d’ouvrages scientifiques d’une extrême audace pour l’époque, dont ceux d’Averroès (Ibn Rochd) ou Ibn Zohr (Avenzoar), brûlés en un feu de folie.
L’écriture n’est donc jamais innocente ou inoffensive.
L’écriture libère et, dans ce mouvement de libération, elle occupe une place prépondérante, depuis le 20ème surtout. Ainsi, pour changer leurs conditions de vie, les femmes s’appuyèrent en premier lieu sur l’écrit. En effet, l’analphabétisme a longtemps été féminin, l’écriture et le livre n’étant pour elles qu’un signifiant masculin, une puissance qui leur échappait, mystérieuse, captivante, pleine de richesses qui n’était pas, intégralement, leur domaine. Comment ne pas citer Arthur Rimbaud, qui prévoyait que la fin du servage féminin permettrait à la femme de devenir elle-même poète, trouvant des choses «insondables, repoussantes et délicieuses».
George Sand, Colette, Simone de Beauvoir, Marguerite Yourcenar, Marguerite Duras, Leila Baalbaki ont contribué à l’émancipation féminine qui est allée de pair, de façon ostensiblement proportionnelle, avec l’extension de la littérature féminine: plus les femmes se libéraient et plus elles écrivaient.
Effectivement, l’acte d’écrire est déjà en lui-même une libération, une catharsis, à force de petits signes courant au gré d’une feuille au départ navrante de blancheur et de dureté. Cet acte libérateur devient celui qui s’adresse à l’Autre, mais aussi à tous les autres, universellement, portant un message, des émotions diverses, des jugements, des renseignements et des cautions, des propositions et des décisions, quel qu’en soit le genre littéraire vecteur. Voltaire communique son sourire suraigu et narquois au ton de son œuvre sceptique et ironique. Rabelais, «penaudait» et paillardait dans les circonlocutions de Pantagruel; Charles Bukowski écrit au lance-flammes la douleur d’être et les brûlures des trombes d’alcools forts inscrites dans son être et sa littérature représentative de notre époque: il est le cousin de Mohamed Choukri (Le pain nu, interdit). Nagib Mahfûz dresse d’un quartier du Caire ce qui devient entre les pages des livres le centre du monde!
L’écrit survit à l’être: il est communication totale, il est déjà conçu pour les autres avant de leur être parvenu. Un écrit qui se résout à être lu par les autres entre dans le domaine public et devient un patrimoine universel, quelle qu’en soit la valeur ou la teneur: c’est un être humain qui l’a produit. Le sens de ce produit est grave parmi toutes les productions humaines. Son but est ambigu et participe de plusieurs registres, esthétique, significations, entrée en résonances…
Pour en revenir à la littérature féminine, on peut prétendre qu’en moins d’un siècle, les femmes ont plus écrit que durant toute leur histoire précédente, pendant laquelle elles furent un peuple analphabète et sans histoires, selon une formule empruntée à La Fontaine. George Sand est ce personnage dont les multiples facettes enchevêtrées impliquent en elle la femme, l’épouse, la mère, l’aristocrate, la maîtresse de plusieurs hommes célèbres, l’amie, l’érudite, toutes fonctions démultipliées car elle eut un talent d’écrivain et l’exerça, en dépit de son siècle, à coups de cigares et de pantalons d’homme, sous un pseudonyme, masculin. Il faudra attendre la période post féministe pour que s’écrive l’Amant de Marguerite Duras, livre indécent pour la société bienpensante, et constater cependant le couronnement de son œuvre par l’Académie Goncourt. Je revendique pour ma part un roman considéré comme pornographique, La Liaison, dont l’écriture a fusé après la lecture de l’Amant. La liberté de Duras provoqua la mienne; il fut d’abord publié sous pseudonyme à Paris.
Chez les Arabes, au début du XXème siècle, dans le torrent d’émancipation et d’autodétermination qui firent de l’Égypte et du Liban des pays bouillonnants de culture et de productions littéraires, le simple fait qu’une femme écrive en faisait une féministe. Libération féminine et écriture étaient totalement assimilées même chez une poétesse comme El Anissa May, Mademoiselle May (Ziyaddeh), qui écrivait en arabe, en français et en anglais tout en connaissant le turc et l’italien et sous trois pseudonymes dont celui d’Isis. En 1961, Leïla Baalbaki fit scandale avec Je vis qui subit la vindicte des hommes arabes bien-pensants. D’ailleurs la production d’ordre intimiste dans l’ensemble du monde arabe est insupportable et fondamentalement repoussée, par exemple, Le pain nu de Mohamed Choukri est choquant, dérangeant car il révèle que, dans chaque individu, il y a quelque chose d’agressif. Même un chef d’œuvre comme Le passé simple de Driss Chraïbi a été interdit pendant 25 ans, parce qu’il remettait en cause le patriarcat arabo-islamique. Le livre fut le bréviaire des étudiants gauchistes.
L’écriture est redoutable. Si l’on oublie les petitesses du féminisme pour n’en retenir que les grandeurs, on saura que le bulletin de vote par lequel George Sand a failli entrer à l’Académie Françoise (celui de Théophile Gauthier) a été déclaré nul. Quant à Jean d’Ormesson, qui appuya passionnément la candidature de Marguerite Yourcenar, il a été traité de jeune voyou gauchiste par ses pairs plus âgés (il ne devait avoir pas moins de 55 ans!). Une femme entrait avec fracas à l’Académie Française, exclusivement masculine depuis 300 ans, une homosexuelle communiquant un ton, une pensée, un univers, une existence et une puissance féminins.
Celui qui écrit prend la décision de le faire ou le ressent comme un besoin irrépressible, dominant, une fatalité en somme. Bien qu’il s’agisse d’un acte exhibitionniste, très expressif, généreux, complexe, provoquant, aliénant, responsabilisant, s’inscrivant dans la quête et à prétention esthétique, il est en première et dernière analyse acte de communication et de désir de plaire, de convaincre, d’amener à soi… Tandis que celui qui sait lire et qui veut lire va réinscrire soi et son monde dans sa lecture. Nous sommes tous Emma Bovary écrivait Bertrand Poirot-Delpech dans son feuilleton du Monde des livres, reprenant cette phrase attribuée à Gustave Flaubert. Quelque chose de l’ordre de l’identification et de la projection va et vient sans arrêt entre écrivain et lecteur et, quand on a bénéficié des critiques, on sait qu’elle est une deuxième création, appendice à la première.
Il faut rappeler que l’écriture fourmille d’informations, d’injonctions et d’automatismes. La réaction de l’analphabète devant l’écriture ou le texte est celle de profondes sensations navrantes, d’une douleur et d’une impuissance, ressentant un manque et une dimension amoindrie par rapport aux autres. C’est ainsi que la valeur éducationnelle de base, aussi importante que la dignité, reste celle de l’alphabétisation complète de tous les enfants, garçons et filles.
Il faut aussi affirmer qu’écrire n’a pas de frontières, d’interdits ou de limites: on écrit dans la langue qu’on peut, c’est-à-dire celle que l’on connaît le mieux, en ressentant ce qu’on peut dans la langue que l’on a et, pour reprendre Jean Delay, le savant psychiatre, «l’on délire avec ce que l’on a et ce que l’on est», on délire d’ailleurs dans une langue et un métalangage… Autre écriture et autre communication!

Les rapports entre liberté et écriture

Les leçons élémentaires contenues dans ce qui précède sont écriture(s) et liberté(s), avec deux contraires complémentaires et indissociables: l’écriture est liberté ou la liberté est l’écriture. Dans les siècles passés comme de nos jours, l’écrit reste très dangereux quand son contenu est nouveau, subversif ou résolument révolutionnaire. Il y a d’innombrables exemples d’écrivains persécutés, d’autodafés pour brûler des œuvres entières, mais aussi des auteurs qui sont devenus des emblèmes absolus comme Tolstoï, Soljenitsyne ou Vaclav Havel.

– L’écriture est une libération mais pas une liberté pour l’écrivain.
– L’écriture est la libération d’une bile noire, disait-on; en psychanalyse, c’est la catharsis et l’acting-out.
– L’écrivain est-il philosophiquement libre et quelles libertés arrache-t-il par son écriture?

Les offre-t-il aux autres? En somme, ces libertés acquises par la pensée, par l’écriture agissent-elles sur les personnes qui forment une collectivité, une ville, une région, un pays?  Comment les autres peuvent-ils être convaincus de l’exigence de liberté par un fait aussi abstrait que l’écriture? Le bilinguisme, issu du contact entre au moins deux cultures, induit-il la liberté? La langue unique, imposée au détriment des langues locales, des langues dialectales et vernaculaires, est un fascisme clair; elle a œuvré à la dégénérescence moderne du monde arabe en faisant un génocide culturel des langues dialectales et de leur immense contenu civilisationnel.

– La langue, l’écriture et la lecture impliquent et induisent la compréhension profonde des peuples et de leurs cultures: la langue et les langues sont aussi diverses que semblables dans leur but ultime.

Les symboles, les signes, les mythes, l’imaginaire dans les textes sont le contenu qui fait sens et produit du sens, des émotions, des réactions intellectuelles (Chacun a lu un livre qui a transformé sa vie ou sa vision du monde).
L’universalisme est ce vers quoi tendent tous les courants d’écriture qui vont être produits grâce aux rencontres entre les peuples, cultures et civilisations à travers la globalisation, pour une équivalence bien comprise entre les cultures et leur enrichissement réciproque et pour un dialogue entre les êtres humains, c’est-à-dire une humanité qui adviendrait à ce qu’il y a de plus noble en elle.
Il y a un milliard d’analphabètes dans lequel les femmes arabes ont la palme d’or des derniers de la classe à mon avis, ceci expliquerait à soi seul ce qui se passe dans le monde arabe qui vit un retard humain terrible par rapport aux autres nations, alors que les Arabes riches et les Arabes pauvres sont dans une lutte sociale dramatique engageant la modernité et la tradition, les pauvres voulant à tout prix rester dans le conservatisme le plus obscur, aidés en cela par les dictateurs de ces pays. L’histoire récente a prouvé très fortement tout cela.
Le besoin ontologique de l’apparition de l’écrit répondrait à des exigences économiques et politiques, un début de gestion des sociétés primitives s’étant imposé dans les peuples agriculteurs et commerçants. Pour certains, par exemple Jacques Gernet, éminent sinologue, l’écriture à ses débuts en Chine n’aurait eu pour fonction que celle de communiquer avec les Dieux ou du moins avec certaines catégories de divinités. Là interviennent les Écritures (comme on le dirait pour l’Évangile) de type religieux et l’esquisse de toutes les préoccupations d’ordre hautement spirituel chez l’être humain. De nos jours, on pense que l’écriture, après six mille ans d’existence, est menacée par les moyens audiovisuels et les ordinateurs. Mais elle est capitale pour la survie des savoirs, tous les savoirs, et des valeurs (toutes les valeurs dans le sens positiviste du terme). Etiemble, l’incontestable érudit en matière d’écriture, écrit: «À l’heure de la T.V. d’État, l’écriture, elle seule, peut encore sauver des libertés. On n’ose plus écrire les libertés, moins encore: la liberté. Ceux qui la sabotent savent bien ce qu’ils font».
La liberté naît de l’écriture et est l’écriture et inversement.
L’école des femmes et Les femmes savantes pièces extraordinaires de Molière, décrivent les dangers, pour les hommes, que les femmes soient instruites et sachent lire, ou, simplement, exercent leur intelligence, ce qui revient au même.
En fait, les femmes s’étaient crues libres d’écrire selon un projet, un motif, une décision, une raison d’agir, en auteurs responsables, dans un univers du discours constituant l’expression LIBRE. Dans un deuxième niveau, la liberté fait intervenir la réflexion morale et politique, on parlera alors des libertés civiles, juridiques, politiques, économiques et sociales. À un troisième niveau, celui de la philosophie fondamentale, se pose la question de savoir comment la réalité, dans son ensemble, doit être constituée pour qu’il y ait dans son sein quelque chose comme la Liberté?

L’écriture est liberté

Une preuve simple, peut-être pas très glorieuse, vue la médiocrité de la plupart, est l’efflorescence d’écrits féminins depuis un siècle, dans tous les pays du monde. Par un cheminement parallèle, livres et publications féminines de toutes sortes augmentaient au fur et à mesure que la liberté des femmes croissait. Pour en arriver là, il fallut qu’Olympe de Gouges payât de sa vie sa croyance en la liberté des femmes. Guillotinée en 1792, elle démontra que la liberté peut être interdite simplement parce que certaines idées sont tellement en avance pour l’époque qu’elles en sont insupportables. Je ne crois pas qu’il existe une écriture féminine. Certaines sont devenues immortelles et universelles, asexuées. Marguerite Yourcenar, Jacqueline de Romilly, Toni Morrison, etc. démontrent, s’il en était besoin, que la créativité, la création intellectuelle sont très étroitement corrélées à la liberté tout court. Le questionnement concernant l’humanité dans son essence et son existence, philosophie, métaphysique et religion restent un domine masculin. Au niveau des libertés économiques, politiques, sociales, civiles et juridiques, elles s’exercent dans un groupement social déterminé: l’individu et l’individuel sont, malheureusement, déterminés par leur milieu. La création idéique, intellectuelle, scientifique et artistique est déterminée par le niveau social et l’individu qui manipule l’écriture sous toutes ses formes, le scientifique, le littéraire, le critique. On est plus ou moins libre de sa création et dans sa création par rapport à l’ensemble de la liberté philosophique et des libertés qui ont cours dans un environnement.
Le débat est là pour cela MAIS il y a un plan et un niveau de liberté qui conditionne absolument et irrémédiablement tous les autres échelons, c’est celui de la liberté intérieure propre à tous les êtres et dont même les esclaves bénéficiaient autrefois. L’être humain n’est pas libre et il n’écrit pas en fonction de la Liberté: il est à tel point régi par son INCONSCIENT (dont il ne connaît rien) que toutes les notions deviennent secondaires et l’avancée de la psychanalyse depuis un siècle, à la suite de tous les acquis humains, le démontre amplement.

L’écriture et la liberté des femmes

L’écrit s’obtient après une dynamique, ou une tornade, intérieure, un acte d’expulsion, l’acte matériel d’écrire, et il peut signifier la résolution définitive d’une problématique, d’un conflit, voire d’une inhibition délétère malgré soi vécue et impossible à lever. Acting-out complet, catharsis bénéfique et durable, combien de textes peuvent-ils se targuer d’avoir été cela? Ce n’est pas par hasard que l’on effectue quelque chose ou que l’on se précipite, sciemment ou inconsciemment, dans une conduite ou dans une attitude. Force est de constater que tout est régi par des pulsions et motivations très profondes et a fortiori les rapports entre les hommes et les femmes.
Le problème de la femme et plus précisément celui de la femme arabe est universel. Ce n’est pas une contribution au féminisme, ce n’est pas une revendication puisque ce qu’il y aurait à revendiquer pour que les femmes arabes libèrent leur imagination, ce n’est pas dénoncer ou être impudique ou rechercher du sensationnel. Il s’agit d’une implication personnelle: je suis femme et arabe. Mon désir est de dire ce que cela représente. L’honnêteté première, la maturité dirais-je est de connaître que toute femme impliquée dans une tentative de féminisme, que ce soit un comportement quotidien, une opposition classique, un acte, une parole ou un écrit, ne fait que résoudre, différer, abstraire, traîner ou sublimer son propre problème de femme, qu’elle ne situe pas ou pas expressément comme un problème d’être humain avant tout. Tout se passe comme si certaines de ses angoisses et de ses douleurs prenaient le pas sur les autres, plus générales, inhérentes à l’espèce et à la condition humaine et que leur acuité ne paraissent attribuables qu’à la féminitude même que leurs solutions ne se concevraient que dans le féminisme. On ne va pas à l’échafaud comme on décide de supprimer le port du soutien-gorge. Olympe de Gouges fut exécutée sur l’échafaud pour cette conviction: les solutions pour promouvoir la féminité ne souffrent pas la rétractation. Si Galilée n’a pas eu besoin de sacrifier sa vie pour démontrer que la terre est ronde, principe qu’il pressentait vérifiable un jour, il n’en va pas de même pour cet engagement total d’Olympe de Gouges qui, pendant la révolution française, a eu l’impudeur de réclamer une parfaite égalité avec les hommes. C’était une vérité de type philosophique et non scientifique.
Il reste vrai que les peurs infantiles masculines sont trop prégnantes et s’accroissent devant les supposées violences féminines. Nous vivons encore à une époque où une réflexion sur les femmes par une femme ne peut se départir du féminisme, même contre sa volonté. La plus grande partie des femmes arabes se taisent et rares sont celles qui ont violé le tabou de l’écriture, apanage masculin, redoutable pouvoir dévolu à quelques rares penseurs et intellectuels. Le problème est que même les hommes dans cette aire culturelle ont une création d’un niveau faible qui ne passe pas à l’universalisme et n’est pas productrice de saut intellectuel révolutionnaire, les tabous politiques et religieux faisant le reste.
L’absence de démocratie, de liberté individuelle et autres libertés (d’opinion, de croyance, de presse, de choix politiques) ont créé ce monde arabe actuel, explosif, dans la tempête, pour reprendre l’expression de Mahmoud Hussein, qui paie aujourd’hui son retard de la condition féminine, son retard intellectuel, scientifique et artistique (l’Irakienne Zaha Hadid, première femme Médaille Priztker dans le monde, fait exception parce qu’expatriée).
Dans l’entreprise d’écrire et de livrer son récit, il y a une part d’exhibitionnisme et d’agressivité: on inflige par les mots des idées.
Il me semble que commencer à vivre autre chose, que revivre, consiste également à faire d’une pensée diffuse et très lourde un énoncé exorcisant les dernières ondes de révolte, les borborygmes suffoqués, alliant la tiédeur et le souffle léger nécessaires à la cicatrisation d’entailles, de bourrelets monstrueusement refermés sur des douleurs encore vives.
Parce que le mouvement universel des humains ne peut plus ignorer le fait féminin et la démocratie, parce que les opprimés ne cessent de se soulever depuis un siècle, parce que nous n’avons pas eu voix et voie chapitre, parce que je ne peux m’exprimer qu’en langue française, on ne peut taire davantage la condition actuelle tragique dans laquelle nous nous débattons.
Parce que beaucoup d’autres l’ont dit à notre place et mal, parce que le problème est en fait le nôtre, il faut oser le dire, il faut y parvenir. À dire vrai, même si un état vécu est toujours exaspéré par rapport à ce qu’on peut en déceler objectivement, je crois sans indulgence qu’être femme arabe est une des façons les plus dramatiques d’être femme de par le monde. Il n’est pas du tout dans mon ambition d’apporter des éléments définitifs ou exhaustifs. Je ne crois même pas pouvoir arriver seule à poser le problème mais, passionnellement j’ai envie –et surtout besoin– de dire. De témoigner. De demander. Que le monde me soit plus clément. Que mes observations et mes souffrances à voir la situation des femmes arabes ne soient plus ces impressions et ces marques tellement empreintes de douleur, tellement vides de sens, tellement violentes et contradictoires.
Dotée d’un savoir, je pourrais ravaler mes préoccupations en excroissance et en appendice, corrosives à ma personne, les neutraliser en une négation totale et vivre comme une privilégiée malgré tout, alphabétisée, nantie des moyens de vivre sans trop de tracas. Mais le passé se presse en moi, sans relâche, le mien propre, celui des femmes de ma famille, celui des trop nombreuses femmes, qui m’ont écrit, qui m’ont parlé, qui m’ont consultée. Et parce que le pouvoir qu’elles attachent à mon savoir ou qu’elles croient m’avoir été attribué directement par ce savoir n’existe pas, pas plus que je ne me sais puissante ou sortie du lot, ou rescapée de l’océan de leurs frustrations, de leurs angoisses et de leur patience qui n’est fort souvent que leur féroce capacité à adsorber et absorber des quantités formidables de désespoir, de douleurs. Tout ceci dessine la consistance de la société arabe et islamique.
Il n’est pas irréaliste de remembrer les problèmes de la femme arabe car les disparités sont minimes par rapport au fond et fonds communs féminins dans le monde arabe: continuité géographique, liens historiques, sujétion aux impérialismes occidentaux, langue et religion. Les différences que l’on pourrait noter ne sont que des oscillations autour de données généralisables, degrés par rapport à un niveau, variables réductibles aux mêmes bases. L’émergence du nationalisme arabe, la volonté du panarabisme a ostracisé la femme. A. Benkirane, actuel Premier ministre marocain est obsédé depuis 6 mois par le désir de renvoyer les femmes à la maison. L’absence de la femme est invraisemblable en tant que personne faisant partie d’une collectivité, représentant une force en latence, bâillonnée –et non pas voilée comme on pense uniquement– et en devenir.
Le développement de la Nation Arabe d’une façon générale commet l’erreur historiquement très lourde de conséquences de reléguer les femmes dans un avenir amélioré où elles seraient préservées. Il faudrait émanciper tout à la fois hommes et femmes, opter pour des solutions globales, car on ne saurait changer des sociétés sans offrir leurs chances à la moitié de leurs populations, d’autant plus qu’elles sont chargées des hordes d’enfants qu’elles font avec les hommes.
Doit-on vivre les schémas occidentaux jusque dans la conséquence féministe des répressions patriarcales des sociétés industrielles à leur début?
La liberté coûte que coûte est essentielle à l’écrivain, à l’écriture, à la transformation de l’humanité et à celle d’un monde sacrifié, aux mains de dictateurs et d’oligarques, de cheikhs et de chikhate pratiquant népotisme, clientélisme et corruption éhontée: en tant que telle, je revendique le droit absolu de ma liberté de créer et de penser, d’écrire et d’exister, libre et inviolable dans mes droits et mon être.

Casablanca, 26 novembre 2014