Claude Rizzo · Malte

17 IMG_4848 Claude Rizzo

4. LITTÉRATURE ET EXIL

Fils de chacune de ces terres

Je voulais, avant toute chose, me pencher sur l’origine du mot exil. J’ai donc consulté mon dictionnaire. Et voici ce qu’il en dit: Issu du latin exilium, il signifie littéralement hors d’ici, hors de ce lieu.
L’exil escorte l’humanité depuis la nuit des temps. Présent dans nombre de récits fondateurs, reconduit à l’infini tout au long des siècles, le thème n’a cessé de hanter la littérature et nous promet bien d’autres pages dans ce monde qui n’a jamais jeté autant d’hommes et de femmes sur les chemins.
Mon propos n’est pas ici de dresser la liste des déracinements et d’en expliquer les causes. Il n’est pas question non plus de savoir si l’on peut encore parler d’exil, alors que la mondialisation nous conduit à considérer la terre comme un seul et grand vaisseau, dont nous sommes tous les passagers.
Je n’ai pas d’autre prétention aujourd’hui que de vous conter mon errance, et de tenter de faire apparaître quelles influences celle-ci a pu avoir sur ma création littéraire, en ferments de mes écrits, en sources d’inspiration. Un exercice qui ne vient pas sous la plume en ordre de bataille, dont je mesure toute la complexité.
A chacun son histoire, à chacun son deuil ou sa nostalgie, l’inventaire permet d’affirmer qu’il se trouve autant d’exils que d’exilés. En y regardant bien, je n’appartiens pour ma part à aucun groupe référencé en la matière. Les miens n’ont pas subi de persécutions. Ils n’ont pas été non plus expulsés sous prétexte que leurs têtes, leurs idées ou leurs croyances juraient dans le paysage. Ils ne faisaient pas non plus partie de l’armée des migrants économiques ni de celles des travailleurs migrants. J’ajouterai qu’ils n’ont pas été de ceux à qui l’on a volé leur âme.
A quel événement devons-nous donc d’avoir à nous considérer comme des bannis porteurs d’un destin original? Je vous offre ici la réponse qui me vient à l’esprit sans pousser plus loin ma réflexion. La marche de l’Histoire, obéissant en l’espèce aux aspirations légitimes de tous les peuples, a tout simplement mis fin à une utopie que nous pensions éternelle.
Et je dois vous confesser en outre que les hommes et les femmes qui ont forgé les conditions de notre exil partagent toute ma sympathie. En chantre de la liberté, je fais miens les idéaux qui les poussaient à se libérer du joug colonial, à retrouver ainsi leur orgueil au sein d’une nation disposant de son destin.
Laissez-moi à présent vous livrer un pan de l’histoire de ma famille, celle qui vous permettra de saisir les ambiguïtés ayant conduit à un départ chargé de l’amertume propre à tout bannissement.
J’appartiens à une famille maltaise qui a quitté son île à la fin du XVIIIe siècle. Une émigration liée à trois facteurs: plusieurs années de sécheresse, une surpopulation endémique (l’archipel comptait alors 650 habitants au km², la Tunisie n’en comptabilisait que 17), une garnison anglaise forte de 15.000 hommes qu’il fallait nourrir dans un pays où régnait la famine. Une situation désastreuse qui fut à l’origine de la plus importante émigration au monde en pourcentage: 1/6 de la population connut ainsi l’exil pour des terres accordant quelques chances d’une vie meilleure.
La proximité, un pays ouvert et accueillant, un cousinage par la langue et les mœurs, une majorité d’entre eux choisirent de s’installer en Tunisie. Une émigration réussie comme le prouvent les chiffres officiels. Ils ne furent en effet que quelques centaines à retourner sur leur île.
Les Maltais formaient désormais l’une de ces minorités qui offrirent au pays qui nous accueille aujourd’hui le titre de Tunisie plurielle.
Si on les retrouvait sur tout le territoire, par un phénomène propre aux groupes ethniques vivant sur une terre étrangère, les éléments maltais n’échappaient pas au désir de se regrouper. Chaque ville comptait ainsi son quartier maltais. Tunis connut aussi le sien, devenu avec le temps le haut lieu de la communauté; un sanctuaire fondé par la force du nombre et par la volonté de se réchauffer au feu des souvenirs.
Prisonnière des fortifications construites par les Hafsides, fermée par ses deux portes, la place de Bab el-Khadra sommeillait, à l’abri des fureurs qui bouleversaient ce monde. Là, dans ce quartier pauvre mais non miséreux, toutes les ethnies présentes dans le pays tenaient compagnie à la majorité maltaise. Là, Tunisiens, Siciliens, Juifs et Maltais vivaient en marmailles, se partageant un espace qui pouvait juste accorder à chacun le loisir de respirer à sa guise.
Ce n’était plus tout à fait la Tunisie. Ce n’était pas Malte pour autant. Une nouvelle société était née de ces échanges et de cette mixité. Une communauté avec ses règles, sa morale, ses interdits et même sa langue: chacun trouvant dans celle de son voisin le mot, l’expression, l’image qui manquait à la sienne. Une nouvelle société était née: la nôtre.
Entre-temps, la France établissait son protectorat en Tunisie. Un événement auquel mes ancêtres prêtèrent peu d’attention tant il leur parut lointain et sans conséquence sur leur vie quotidienne.
Celui qui suivit les toucha de plus près. La puissance coloniale avait en effet décidé d’offrir la nationalité française à nombre d’Européens nés en Tunisie. Les Maltais étaient compris dans le nombre. On avait seulement oublié de leur demander leur avis.
Je suis donc né dans ce quartier, à une époque où l’utopie d’une société fraternelle prenait ses premières rides sous les coups de vérités qu’ici personne ne voulait entendre.
Né franco-tuniso-maltais par la grâce de mes ancêtres, par la terre qui nous a accueillis et par une loi de naturalisation d’office, j’ajouterai le titre de citoyen de ce microcosme auquel j’appartenais corps et âme. Des éléments qui formaient un tout paraissant indivisible, et qui pourtant allaient se fragmenter, me contraignant ainsi à porter le deuil d’une identité qui représentait une grande part de la richesse transmise par mes aïeux.
C’est dans ce quartier que j’ai été réveillé par le chant monotone du muezzin, que j’ai été bercé par les cloches de l’église du Sacré-Cœur. C’est là aussi que j’ai appris à compter toutes les fêtes juives et musulmanes, que j’ai partagé avec mes voisins le pain azyme et le mouton de l’Aïd el Kebir. Et c’est encore là que la France m’a gagné par sa langue et sa culture, que j’ai écrit mes premières lignes, mes premiers poèmes, et qu’est née la folle vocation d’être lu par mes contemporains.
Puis le vent mauvais s’est levé, emportant toutes nos illusions dans son souffle de fin du monde. Le mythe avait vécu. Notre univers fragile et incertain n’était plus qu’un souvenir que nous porterions comme le deuil d’un ami d’enfance. Je partais en laissant derrière moi ma jeunesse et toutes les illusions qu’elle avait fait naître. Le temps de l’innocence était révolu. Là-bas, dans ce pays qui était pourtant le mien et que j’allais découvrir, m’attendait un monde ésotérique et sans compassion.
Orphelin d’une nation qui n’était qu’un mirage, j’ai dès lors promené ma mélancolie dans mes cahiers d’adolescent.
D’autres auraient pu voir leur vocation s’altérer dans l’amertume du bannissement. Elle fut pour moi une source d’inspiration, jamais tarie, enrichie en outre d’images nouvelles où le souvenir se mêlait à l’imaginaire. Et si les romans que j’écris portent en eux les ferments de ma propre histoire, ils appartiennent désormais bien plus au mythe qui s’est construit avec le temps qu’à la réalité.
Je n’ai jamais eu la vocation de me faire historien de ma propre histoire. Et la persistance de la mémoire ne m’enferme pas pour autant dans le culte de la vérité. La fiction et le réel se croisent, s’entrechoquent et se contrarient à longueur de pages dans mes ouvrages. Et chaque ligne m’offre ainsi une gorgée d’eau fraîche qui pourtant jamais n’étanche ma soif.
Certains ont affirmé que l’exil ne peut engendrer qu’une littérature de deuil. Tel n’est pas mon cas. Mon écriture porte en elle l’aigreur des êtres que l’on a chassés du jardin d’Eden. Elle ne tombe jamais dans le noir absolu pour autant.
Mes ouvrages reprennent à l’infini le même thème en suivant les mêmes schémas. Ils mettent en scène des personnages issus de la foule, à qui le destin promet un bonheur accordé par la succession des jours sous un ciel sans nuage. L’événement qu’une providence aveugle leur réserve les sortira de l’anonymat, en fera des héros en quelque sorte. Des héros, mais aussi des victimes, incrédules et impuissantes, subissant un sort qui les dépasse et les soumet à ses caprices.
Mon pessimisme ne parvient pas cependant à prendre le pas sur les valeurs de l’humanisme que je défends par ailleurs. Et celles-ci me conduisent à soutenir l’idée que l’homme possède en lui les vertus lui accordant le pouvoir de prendre en main son propre destin. Le parcours que mes personnages auront à couvrir représente dès lors un voyage initiatique. Ces derniers entreprennent leur périple en portant le poids d’une fatalité qui les écrase, bien incapables en cet instant de lever leur front afin d’affronter les périls qui les menacent. Une épreuve suivant l’autre, ils gagnent en clairvoyance, en audace, en forces morales. Ils parviennent au bout de leur traversée. Ils étaient naïfs et démunis en embarquant. Je leur ai offert les armes qui leur permettront de faire face à l’adversité qui s’amusait d’eux hier encore. Je les abandonne alors sur les quais. Leur avenir leur appartient désormais. Mais plus jamais ils ne regarderont ce monde avec les yeux de l’innocence. Ils ont gagné en courage, en énergie, en lucidité ce qu’ils ont perdu en insouciance.
Une construction idéologique, que l’on retrouve dans la plupart de mes textes. Elle répond sans doute au mythe jamais épuisé: celui du paradis perdu. L’homme chassé du jardin d’Eden ne se retrouve pas en enfer pour autant. Un monde clair-obscur l’attend. Loin du regard de Dieu, il goûtera à toutes les calamités qui assaillent les habitants de ce monde. Mais cette déchéance sonnera pour lui l’heure de l’éveil. Sa survie, son bonheur, dépendront dès lors de sa capacité à prendre la mesure de son infortune, de son génie en d’autres mots. Et Dieu, gagné par la persévérance et la volonté de sa Créature, lui ouvrira à nouveau les portes de sa tendresse.
Je mettrai un point final à cette intervention, en tentant de définir ce que mon déracinement m’a coûté en humiliations, mais aussi ce qu’il m’a apporté de richesses. Une contradiction que l’on retrouve tout au long de mes pages, que mes personnages auront à gérer. Des personnages qui trouveraient là toutes les raisons de m’en vouloir de leur imposer cette nouvelle épreuve. Mes héros sont toutefois de braves enfants, qui subissent la tyrannie du père sans jamais se rebeller.
Ce qui me conduit à affirmer que l’expérience de l’exil, par les traumatismes qu’elle impose, peut enrichir une parole littéraire quand elle n’en est pas l’origine même.
Je dois ainsi mon premier ouvrage structuré à l’immense déception qui m’attendait à mon arrivée dans ce pays qui est le mien.
La même tête que la majorité de ses habitants, la même culture, un français dont je n’avais pas à rougir, je disposais dès lors de tous les ingrédients qui devaient me permettre de rompre avec une partie de moi-même, de me bâtir ainsi une nouvelle identité sur le sol de ma patrie. J’avais tout en main pour connaître une intégration réussie. La mienne fut poussive et jamais achevée. Les autres portent une partie de la culpabilité de cet échec. Je me rends compte aujourd’hui que je n’ai pas œuvré avec passion afin qu’il en fût autrement.
«Enrichissons-nous de nos différences mutuelles», a dit Paul Valéry. Paroles de poète, réflexion d’humaniste exprimant un souhait qui, hélas, semble bien loin de vérités quotidiennes dont les exemples fleurissent à chaque croisée de chemin.
Le dicton dont j’ai pu goûter toute la rudesse se résumait plutôt ainsi: «Passe ton chemin toi qui jures dans le paysage». Je veux rappeler par-là que l’on ne m’a pas souhaité la bienvenue, ni ouvert les portes afin de partager la dinde de Noël ou l’agneau pascal. Je dois confesser que je n’ai pas fait un pas afin de mériter le regard de ces êtres qui accompagnaient désormais mon quotidien. Pour ma défense, je dirai que ces derniers m’étonnaient et m’ennuyaient à la fois. Leur existence me paraissait étriquée et sans saveur, leurs préoccupations me faisaient bien plus sourire que leur humour, et les sujets qui leur tenaient à cœur revêtaient à mes yeux bien peu d’intérêt. Il me faut avouer que je souffrais alors de ce qu’il est convenu d’appeler «un complexe d’infériorité». J’étais le fellah qui arrivait de son bled. Un être mal dégrossi, retardé de surcroît, qui professait des idées du siècle dernier et qui semblait perdu dès que l’on ouvrait des débats portant sur les mœurs, les grandes idées du temps et les faits de société.
Remède de tous les exilés, j’ai alors recherché la compagnie des hommes et des femmes avec lesquels je partageais la même histoire et ses déconvenues. Ressassant nos souvenirs jusqu’au bout de la nuit, la larme à l’œil et la tête en voyage, nous n’en finissions plus de gratter des plaies encore ouvertes.
J’ai évoqué les humiliations que m’a values le retour sur mes terres. Je voudrais à présent revenir sur les bienfaits que ce choc a produits, sans lequel mes textes ne seraient jamais sortis d’un bonheur euphorisant, d’un quotidien sans aventures.
L’exil est généreux en quelque sorte. Il offre des peines fécondes, des regards croisés, un ici et un là-bas, des lieux où se promène l’imaginaire de l’écrivain, metteur en scène de malheurs qu’il n’a de cesse de confier à ses contemporains.
Le mien m’a privé d’un quartier, mais aussi de l’insouciance et d’une existence programmée pour un bien-être sommeillant sur des certitudes lénifiantes. Il m’a donné, telle une muse jamais prise à défaut, le monde et ses tumultes.
Je citerai pour conclure quatre de mes ouvrages où l’exil et ses conséquences apparaissent plus encore:

– Une épidémie ordinaire: l’histoire d’un exil au milieu des siens. La longue descente aux enfers d’un homme désocialisé par la perte de son emploi et son divorce, qui connaîtra la galère des squats, de la soupe populaire, ainsi que les lois cruelles de la rue.
– Je croyais que tout était fini: le drame d’un déracinement que la vieillesse rendra plus douloureuse encore.
– Entre les lignes de ma vie suivi de Tunisie de notre enfance : des nouvelles au ton aigre-doux, à l’ironie grinçante, souvenirs d’ici et de là-bas.
– Le Maltais de Bab el-Khadra: roman qui m’a valu deux prix littéraires. Un ouvrage témoin du temps de l’insouciance et du bonheur.
– Le gamin de la rue de la Croix: épopée d’une famille sicilienne confrontée au racisme ordinaire. Le combat que mène un jeune homme afin de conquérir un univers qui se refuse à lui.

Afin de finir sur une note optimiste, je dirai que, l’âge venant, je suis parvenu à faire la paix avec moi-même. J’ai chassé les fantômes du passé en quelque sorte. Et l’exercice m’a valu quelques bienfaits.
Je me suis alors souvenu des paroles de ma vieille tante, celle à qui je dois tant. Nous les retrouvons dans un extrait du Maltais du Bab el-Khadra, que je vous livre ici sans en changer un mot.
«Ecoute mon petit, et n’oublie jamais ce que je vais te dire. Tu portes en toi une triple richesse, un patrimoine qu’il t’appartiendra de cultiver, afin que les branches de ton arbre montent un peu plus haut vers le ciel. Tu es un enfant de Tunisie par ta naissance, un gosse de Malte par le sang de tes ancêtres, un fils de France par la volonté de Dieu. Ne laisse rien se perdre, travaille à garder vivante chacune de tes racines».
En paix avec moi-même, je partage désormais mon existence entre ces trois pays. Le temps de l’exil n’appartient plus qu’à mes ouvrages. Je me considère à présent comme le fils de chacune de ces terres qu’un destin heureux m’a offertes tel un trésor.