Carles Torner · PEN International

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3. ENGAGEMENT ET CENSURE

C’est Tolstoï qui est coupable. Hommage à Anna Politkovskaïa

Pour notre conversation sur l’engagement des écrivains face à la censure, j’ai décidé de développer ma réflexion sous la forme d’un hommage à la journaliste russe Anna Politkovskaïa, assassinée le 7 octobre 2006, jour de l’anniversaire de Vladimir Poutine.
J’ai interviewé Anna Politkovskaïa pour la première fois à Londres, cinq ans avant, en 2001, suite à son intervention au congrès international du PEN. Après ses paroles adressées à l’assemblée des délégués du PEN, je l’avais suivie et je lui avais demandé de lui faire un interview, un moyen commode pour avoir une longue conversation avec elle. Nous nous sommes installés à la cafétéria de l’hôtel du congrès. Elle venait de quitter la Russie par peur d’être tuée. Elle m’a dit:
«Je n’ai qu’un livre publié, mais je suis un écrivain spécial parce que la plupart de mes personnages sont morts.» Elle m’a aussi dit: «Quand les personnes sont exécutées dans un territoire concret et à cause de leur nationalité, c’est un génocide. La destruction inclut les enfants, les femmes, même celles qui sont enceintes, toute personne, n’importe qui. J’ai été présente lors de l’ouverture de fosses communes secrètes, j’ai vu tous les corps avec des traces de torture. Beaucoup d’entre eux avaient le cuir chevelu arraché. Les mains et les pieds étaient noués avec du fil de fer. Les personnes avaient été torturées de la façon la plus horrible, c’était des tortures médiévales, des corps amputés. Je peux arriver à comprendre que tous les hommes soient tenus pour des combattants, mais, quand tu vois les corps des enfants et des femmes dans les fosses, tu comprends qu’il s’agit d’un génocide».
Elle m’a aussi raconté qu’elle avait été détenue. «J’ai été arrêtée en Tchétchénie par l’armée russe parce que je collectais de l’information sur la vie et les souffrances des civils. (…) Les copains de ma revue, Novaïa Gazeta, et d’autres collègues de Moscou se sont mobilisés. Après trois jours ils m’ont laissée partir».
Lors de cette première conversation, Anna ne m’a rien dit de sa propre souffrance pendant cette détention. Après son départ, j’en ai parlé avec un délégué russe au congrès du PEN qui m’a raconté que, le premier soir de sa détention, les soldats l’avaient sortie en plein air et avaient simulé une exécution. Ils avaient tiré sur elle, sans la toucher. C’était un avertissement. Au dernier moment, ils l’ont laissée vivre. De même qu’ils avaient fait avec Dostoïevski qui, au dernier instant, déjà la corde au cou, avait vu sa peine commuée en déportation dans un bagne de Sibérie.
Quelques semaines après cet entretien à Londres, Anna Politkovskaïa est repartie en Russie, revenue en Tchétchénie, a continué ses recherches, continué à écrire, continué à subir persécution, empoisonnement, menaces de mort. Nous l’avons invitée trois fois à Barcelone, où elle a témoigné de la cruauté des campagnes de l’armée russe en Tchétchénie, ainsi que des crimes des milices tchétchènes et de la souffrance des populations civiles. Nous avons communiqué régulièrement, nous nous sommes rencontrés aux congrès et autres réunions du PEN International jusqu’à son assassinat, le 7 octobre 2006.
Quand Tchétchénie, le déshonneur russe a été traduit en 2003, Anna y racontait dans un post-scriptum cette première détention par les FSB (l’héritier du KGB). Elle affirmait qu’après un interrogatoire avec multiples menaces, le commandant Dourakov lui avait proposé d’éviter son exécution en allant prendre un bain avec lui pour partager «un moment de plaisir». Anna écrivit: «Je refusai». Le commandant avait ordonné alors que l’exécution fût préparée. Les soldats avaient monté une minutieuse mise en scène. Après ce simulacre, ils ont continué à l’interroger pendant toute la nuit. De cet entretien avec Dourakov, dans le post-scriptum, Anna ne raconte rien d’autre. Elle dit seulement: «Est-ce que je regrette? Pas du tout. Bien que j’aie eu une crise nerveuse et que j’aie encore des difficultés pour parler de certains détails de cette détention, je ne regrette rien. J’ai pu constater personnellement que mes personnages, les héros de mes reportages, n’ont pas menti. Personne ne pourra m’accuser d’avoir inventé ces histoires, parce que c’est dans ma propre chair que j’en ai fait l’expérience. (…) La plupart de ceux qui ont été torturés et traités avec sadisme sont morts. Dans leurs cas, leurs exécutions n’ont pas été une farce et donc je sens que je vis pour eux…»
Je sens que je vis pour eux. Fin de la citation de ce post-scriptum.
Celui qui, en revanche, raconte encore des détails de ce moment tragique est l’éditeur français d’Anna Politkovskaïa, Jean-François Bouthors, dans un livre d’hommage à la journaliste publié à Paris après son assassinat. Il narre la conversation d’Anna avec le commandant Dourakov, pendant sa détention. Pourquoi publie-t-il cette confidence? «Cet échange, qu’elle a raconté en privé, dit beaucoup de ce qu’elle était, de ce qui l’avait construite intérieurement». De son engagement, pour employer le concept qui nous rassemble dans cette rencontre euromaghrébine d’écrivains, et de la résistance d’Anna à la censure. Bouthors raconte donc la conversation d’Anna avec le commandant Dourakov. Il l’avait invitée à un moment de plaisir partagé. Anna avait refusé. C’est alors que Dourakov, face à cette femme qui risquait la mort à cause de ce refus, lui avait dit: «Je ne te comprends pas. Qu’est-ce que tu cherches?» Et Anna Politkovskaïa avait répondu: «Vous ne pourrez pas comprendre, parce que vous n’avez pas lu Tolstoï!»
Vous n’avez pas lu Tolstoï! Dès que nous approchons la vérité, tel l’horizon vers lequel nous marchons, elle s’éloigne… Vous n’avez pas lu Tolstoï ! qu’est-ce que cela signifie?
Bouthors, qui veut lui rendre hommage, interprète la phrase à sa façon: «Anna disait quelque chose comme: Je suis ce que je suis, je prends les risques que je prends, parce que je puise ma force dans la plus grande tradition humaniste et spirituelle de la littérature russe. Après avoir lu Tolstoï, pour ne citer que lui, je ne peux pas être autrement, je ne peux pas renoncer à moi-même ni à la recherche de la vérité».
C’est elle même qui l’a dit à ses bourreaux: vous ne pouvez pas me comprendre car vous n’avez pas lu Tolstoï. Elle a été assassiné parce qu’elle l’avait lu, oui, et ses bourreaux voulaient qu’elle se taise une fois pour toutes.
Nous continuerons donc à lire Tolstoï et, avec lui, les pages sages et poignantes d’Anna Politkovskaïa. Pour que cette tradition humaniste, spirituelle et littéraire, par la lecture, par l’écoute de la douleur des victimes, par la traduction, continue à nous toucher. Car ses livres, eux, ne se tairont jamais.

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