Abdoul Ali War · Mauritanie

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2. ENGAGEMENT POURQUOI FAIRE ?

Ma conscience me dicte

Je vous remercie pour cette invitation. C’est avec plaisir que pour la première fois je me retrouve en cette terre africaine de Tunisie où, avec des écrivains euromaghrébins ici présents, j’échangerai à propos de mon expérience personnelle en matière d’engagement littéraire. Et je suis sûr que cet échange sera fécond.
Engagement, pourquoi faire? Ai-je reformulé. Je demande pour ce qui me concerne: qu’est-ce qui fait qu’on s’engage? Quelle réalité concrète nous amène à nous engager? Ce qui pose par ailleurs le problème du non engagement, encore que, selon certains, le non engagement n’existe pas, le non engagement ne serait qu’une forme d’engagement camouflé, qui ne dit pas son nom. C’est aussi mon point de vue. Le non engagement nous amène à laisser les choses en l’état, à ne pas vouloir que la réalité change, qu’elle soit bousculée. Le non engagement avance masqué, pernicieusement.
Pour ma part, je crois que c’est la conscience après observation de la réalité qui fait que l’on s’engage. Disons-le tout net: c’est la prise de conscience qui fait l’engagement. La prise de conscience de soi dans une réalité donnée, la prise de conscience d’une réalité héritée, c’est-à-dire de l’héritage historique.
Il y a quelques années –disons plutôt quelques décennies– car je parle de 1968, j’étais très jeune. En 1968, une jeunesse turbulente a secoué le monde (comme si elle s’était donné le mot d’ordre), et le bruit que faisait cette jeunesse est parvenu jusque chez moi en Mauritanie, pays relativement tranquille s’il en était. Désormais mon pays allait essayer de sortir de sa torpeur féodale pour entrer dans la contestation de l’ordre établi.
La mort de plusieurs ouvriers en grève, sur qui on avait tiré à Zouérate, fut un premier choc pour moi.
Ce pays bascula dès lors dans les contradictions de la modernité en même temps que se posaient à moi des questions relatives à la justice, au droit: le droit de manifester, le droit de réclamer, le droit de revendiquer. Questions taraudantes auxquelles il me fallait, bien sûr, essayer de trouver des réponses.
Je n’avais pas fait de longues études car je n’ai pas été au-delà du collège. Mais j’aimais beaucoup le cinéma. Dans les années soixante-dix, les propos de deux cinéastes africains, Sembène Ousmane du Sénégal et Med Hondo, un compatriote, me firent comprendre que par la fiction cinématographique il était possible à la fois de rendre compte de notre réalité et, mieux encore, d’exiger sa transformation. Que l’Afrique qui se bougeait pour de meilleures indépendances pouvait être chantée et que ses apprentis dictateurs devaient être dénoncés, pouvaient être combattus avec toutes les armes à portée: grève, écriture, cinéma, manifestations, chansons etc.
Ainsi, je quittai mon pays dans l’espoir de faire comme eux, dans l’espoir un jour de dire une parole qui porte et pour qu’elle soit entendue en Afrique et même au-delà e l’Afrique.
Je devins un exilé en Europe. Le thème littérature et exil m’avait interpellé aussi. Je ne rentrerai pas ici dans le détail des raisons pour lesquelles l’exil provisoire devint définitif. Je devins un exilé en Europe et j’y ai étudié le cinéma et j’ai travaillé dans le cinéma comme assistant réalisateur, parfois comme scénariste.
En 1989, j’eus mon deuxième choc. Cette année-là, la tension entre nos communautés nationales était si forte, si aiguë, qu’exploitée par des pyromanes au sommet de l’État, des cadavres jonchèrent les rues de nos villes. Des compatriotes furent chassés de chez eux. Exilés forcés, ils devinrent des réfugiés dans des pays voisins.
Ces contradictions internes mirent en péril l’existence de mon pays. Heureusement que la « dimension Rwanda » n’avait pas été atteinte. Bien évidemment, ce choc qui fut le mien n’a pas les proportions du choc que peut ressentir un Tutsi rwandais, mais il fut le mien. À chaque dromadaire, le poids de sa bosse.
Ainsi, tout ce que j’avais écrit auparavant, épars, non organisé, scénarii bâclés ou terminés, se mit à manifester, à revendiquer. L’urgence de dire tout de suite, de crier fort, abîma pour ainsi dire mes nuits. À part un court-métrage, je n’avais pas réalisé. Je me suis donc mis à la littérature.
À travers le théâtre, Génial Général Président, le roman, Le cri du muet, et la poésie, Demain l’Afrique, je n’ai pas parlé d’autre chose que de la Mauritanie, que de l’Afrique, ma mère (comme l’écrivain serait mère de son œuvre), et du nécessaire combat qu’il faut mener pour se libérer. Ceci serait le thème général de mon écriture. Se libérer de la domination extérieure mais aussi des jougs qui perpétuent la servitude interne pour affranchir le Mauritanien, l’Africain, parce que mon pays, mon continent ne sont pas un éden, quoi que je laisse penser.
Peut-être me poserait-on la question: l’engagement littéraire n’est-il que cela?
Certainement pas. Je ne pense pas qu’il ne faille refléter le monde que du point de vue idéologique. J’entends, par dogmatisme idéologique. Ce qui ne rend pas compte du sensible et oublie nos états d’âme. Avoir un projet esthétique peut servir à la fois l’écriture et la cause dont je parlais à l’instant.
L’écrivain est souvent victime du moment immédiat, de l’actualité immédiate qui l’interpelle et le somme de s’impliquer. Alors que le monde est parfois confus. Et de cette confusion, il faut s’extraire et garder une distance. Mais l’écrivain ne peut non plus rester muet sur l’humain. Il ne peut ignorer les parcelles d’humanité qui sont en chacun, ignorer les grandes interrogations portées par chaque être entre la naissance et la mort.
En effet, à travers ce que j’ai écrit, je défends une cause: la renaissance de l’Afrique. C’est à la fois éthique et politique. En tant qu’écrivain, je ne peux me désintéresser ni de mon temps encore moins du coin de terre qui m’a vu naître.
Depuis que j’écris, je m’évertue à essayer de déchiffrer les signes muets mais qui nous parlent, de sentir les tensions de ce que nous vivons, là où nous les vivons: bref, de refléter notre réalité dans sa complexité, ses contradictions, tout en prenant parti. Parfois même contre ma volonté, contre mon gré. Cette prise de parti à chaque fois s’est imposée à moi (malgré moi). Pour en revenir à mon propos du début, ma conscience n’a jamais accepté (du moins, je le crois) que j’écrive en dehors de ce qu’elle me dicte.
Je pense vous avoir parlé un peu de l’engagement dans mes écritures, de mes doutes parfois et même de ces questionnements sur ma volonté personnelle d’être engagé. Si je n’ai pas parlé de mes personnages, de leurs motivations profondes, de leur engagement, des conflits qu’ils vivent, de leur destin contrarié ou pas, c’est que, j’en suis sûr, les débats à venir me permettront de développer davantage ces aspects.