Boyko Lambovski · Bulgarie

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5. LIBERTÉ, COUTE QUE COUTE ?

Un des couts de la liberté

Liberté
Le roi a crié à ses vassaux: Hé, écoutez!
L’absurdité
de mon absurdité
n’est pas mon absurdité!
Nous sommes bien tous des hommes!
C’est-à-dire des mammifères!
J’ordonne:
Vivez en accord avec
la Nature!
Mais le bouffon dans un éclat de rire
s’est déguisé en chauve-souris
et s’est envolé de la tour.

1984

Je commencerai par ce petit poème, que j’ai écrit il y a 30 ans, pour illustrer devant vous La langue d’Ésope, autrement dit le symbolisme totalitaire que nous avons inventé pour déjouer la censure. En ce temps-là, c’était le seul moyen de rester écrivain sans être puni. Je croyais que la liberté était plutôt un geste héroïque qu’une situation durable. Peut-être parce que j’étais très jeune.
Maintenant je me risquerais à exprimer mes doutes profonds, surtout terminologiques, sur le mot liberté. C’est un mot qui provoque des échos tellement différents dans les têtes, qu’on peut imaginer qu’il s’agit de choses contradictoires. Certains croient que la liberté est un vêtement, qui est à la mesure seulement de son propre peuple; d’autres pensent que la liberté c’est quelque chose de dangereux, et la cachent aux yeux des enfants et même des femmes. Et il y a des gens qui voient la liberté possible seulement en compagnie de cadavres, assourdie par des coups de fusils, comme cette Liberté «menant le peuple aux barricades» du grand peintre français Delacroix…
Donc la liberté est une propriété très individuelle et on la saisit mieux lorsqu’on la saisit comme on le fait avec l’amour: pas tellement au moment de la possession, mais au moment où on la perd.
Pour nous, écrivains, la liberté c’est la chance d’être écoutés, de ne pas nous sentir seuls dans les abîmes les plus profonds de notre sincérité ou de notre solitude.
Sur un plan général, avec la chute du régime totalitaire nous, les écrivains de Bulgarie, nous avons reçu la liberté de ne plus nous sentir sous l’œil vigilant de la censure et de ne pas avoir à adopter des attitudes conformistes pour pouvoir être publiés ou pour obtenir des prix littéraires. Mais la plupart d’entre nous ont subi un choc social, dû à la baisse totale du nombre des lecteurs et des exemplaires vendus. Et je ne parle pas des écrivains officiels, qui étaient au service du régime et avaient, depuis longtemps, mis leur talent, aussi petit fût-il, au service d’un pouvoir injuste. Je parle des écrivains qui avaient été aimés par leurs lecteurs pour avoir eu le courage d’être critiques envers le régime, mais qui aussi possédaient le talent ou l’habilité de tromper la censure, en utilisant la langue d’Ésope, dont j’ai déjà parlé –une langue fabuleuse, plutôt symbolique, pour exprimer des choses réservées dans les pays démocratiques aux publicistes et aux journalistes.
Dans les nouvelles circonstances leur œuvre est devenue inutile. Par exemple, Jordan Radichkov, un des écrivains les plus célèbres au temps du régime totalitaire, dont chaque livre était tiré à 50.000 exemplaires, après les changements démocratiques ne tirait plus qu’à 2.000 à 3.000 exemplaires. Les gens cherchaient dans ses livres une critique cachée envers le régime: il la leur assurait. Maintenant les journaux font la même chose, mais plus directement. Donc il est devenu une rareté de bouquiniste!
Et comme m’avait dit Ana Blandiana, très célèbre poétesse roumaine, dans les années 2007-2008, alors qu’elle menait la lutte contre le régime de Nicolae Ceausescu: «On a parfois l’impression que la liberté de parole a tué la parole».
Ce paradoxe circonstanciel est dû aux stéréotypes, je ne dirais pas pathogènes, mais quelque peu féodaux, qui règnent dans un pays totalitaire. Le roi, c’est à dire le secrétaire général, achetait la loyauté des artistes qu’il aimait –parfois des gens doués d’un vrai talent- au moyen de prix littéraires et de faveurs diverses. Quant à eux, ils jouaient un jeu sophistiqué, entre flatterie et besoin d’être aimé par le public, pour pouvoir défendre la vérité et la critique sociale et politique dans leurs œuvres.
Ces temps sont passés. Faut-il le regretter? Non. La liberté de dire la vérité et de le faire selon sa propre esthétique est toujours un engagement préférable quand il s’agit de l’enrichissement de notre civilisation. Même si cet engagement est très minuscule. Même si on doit le payer par une certaine baisse du statut social ou par la perte du rôle de bouffon préféré de la Cour. Permettez-moi de conclure sur un autre de mes poèmes, qui traduit mes sentiments sur ce sujet, écrit sept ans après le poème du début.

La poésie, ce n’est pas avoir peur avant de naître
La poésie est un anarchisme qui craint Dieu
Une révolte divine contre Dieu
La poésie n’est pas un raffinement de la misanthropie
Ce n’est pas un argumentaire des pleurs
La poésie c’est établir qu’on est l’ennemi de soi-même
La poésie n’est pas la capacité de prévoir
et d’ordonner (de vaincre)
La poésie est un complot de terroristes verbaux, un pays pour
esclaves en fuite, un éternel festin d’anachorètes sans abri.
La poésie ce n’est pas boire et chanter,
ce n’est pas se brûler la cervelle
ou laisser un autre le faire
La poésie ce n’est pas obliger quelqu’un
à se transformer en torche vivante, à manger du verre
ou à coucher avec une femme riche et laide
La poésie c’est une course d’outsiders pour champions;
un championnat de catastrophes pour casse-cous
La poésie ce n’est pas du chewing-gum pour châtrés,
ce n’est pas un baiser pour édentés
ni une chanson pour sourds
La poésie ce n’est pas prendre son pied
et respirer le parfum des roses,
ce n’est pas être une pâle sangsue
sur la plaie de sa propre imagination
La poésie est grincement de dents,
cliquetis de chaînes et de glaives,
phallus et oreilles coupés
La poésie est l’épine dans le front,
l’électrode dans le cerveau,
le sifflement du serpent dans le sommeil
La poésie ce n’est pas être un vantard se mordant la langue,
ou un timide maraudeur
au chevet de son propre esprit agonisant
La poésie ce n’est pas être sans
femme aimée ou maîtresse,
ou bien en avoir une,
ce n’est pas être homosexuel, navigateur, berger
ou quelqu’un en pardessus avec une pipe et des bonnes manières
La poésie est un malheur majestueux
La poésie est une plume
arrachée à l’aile d’une taupe,
c’est un concert de charité
pour électrons et divinités
La poésie ce n’est pas écrire des vers,
ce n’est pas sucer le bout du crayon,
ce n’est pas être seul, con ou graphomane
Parfois c’est cela aussi
La poésie n’est pas poésie,
elle n’est pas quelque chose qui vaut la peine
La poésie est une religion
pour anges déchus
et possédés exorcisés
La poésie ce n’est pas assez
La poésie c’est tout ce qu’on ne possède pas
possède!

1991
Poèmes traduits du bulgare par Roumiana Stantchéva

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